Antoine Bristielle : la gauche européenne "plus proche de Jean-Luc Mélenchon que du centre-gauche"

Antoine Bristielle a répondu aux questions d’EURACTIV France sur les positions européennes de la coalition NUPES, à la suite de la publication d'une enquête de la Fondation Jean-Jaurès jeudi (25 août).

Euractiv France
La tendance principale pour trouver des votes était plutôt de rassurer l’électeur de gauche un peu plus centriste et le discours de Jean-Luc Mélenchon s’est adapté. D’une sortie définitive de l’UE, il est passé au fameux « Plan A / Plan B » en 2017 puis, en 2022, au « simple » concept de désobéissance. [OLIVIER HOSLET/EPA-EFE]

La Fondation Jean-Jaurès a publié jeudi (25 août) une note sur l’avenir de la NUPES, se basant sur les résultats d’une enquête menée auprès des sympathisants de La France insoumise (LFI), Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste (PS)*.

Antoine Bristielle, qui a coordonné la rédaction de la note, a répondu aux questions d’EURACTIV France sur les positions européennes de la coalition.

Antoine Bristielle est directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès et chercheur en Sciences politiques au Laboratoire PACTE (Sciences Po Grenoble). 

Les sympathisants de gauche sont tous en faveur d’une appartenance à l’Union européenne (UE), selon votre note. Pourtant, la campagne des législatives a montré que des désaccords profonds existaient à ce sujet. Comment expliquer de tels résultats ?

Les résultats de notre enquête sont surprenants. On avait l’impression pendant la campagne d’avoir une France insoumise très anti-européenne tandis qu’EELV et le PS étaient en faveur de plus d’Europe. Mais, dans les chiffres, l’euroscepticisme chez les sympathisants LFI est marginal. Il n’y a pas de volonté de sortir de l’UE chez LFI aujourd’hui.

En creusant, des différences peuvent émerger, par exemple entre une Europe plus fédérale et une Europe des nations. Je dirais que ce sont des différences de degré dans le positionnement de chaque parti mais, selon notre étude, tous les sympathisants de gauche ont une vision globalement positive de l’Union européenne – assez en tout cas pour ne pas souhaiter la quitter.

Jean-Luc Mélenchon, candidat LFI aux présidentielles, n’a jamais caché son euroscepticisme. Y a-t-il une division entre les idées du chef et celles de ses sympathisants ?

Être proche d’un parti idéologiquement ne veut pas dire adhérer à l’ensemble des idées qu’il porte. Les citoyens votent pour un parti car ils considèrent qu’il est le mieux capable de répondre à leurs préoccupations principales – mais ce n’est pas une adhésion sans limites.

Je note aussi que les positions de LFI au sujet de l’Union européenne ont évolué. Jean-Luc Mélenchon tenait un discours particulièrement critique vis-à-vis de l’UE lors de la crise de la zone euro, mais il a compris avec le temps que cette approche ne marchait pas électoralement.

La tendance principale pour trouver des votes était plutôt de rassurer l’électeur de gauche un peu plus centriste et le discours de Jean-Luc Mélenchon s’est adapté. D’une sortie définitive de l’UE, il est passé au fameux « Plan A / Plan B » en 2017 puis, en 2022, au « simple » concept de désobéissance.

Les élections européennes de 2024 arrivent à grand pas et certains responsables politiques de gauche se projettent déjà dans la campagne. Comment anticipez-vous cette séquence politique pour la NUPES ?

De manière purement électorale, le PS et EELV ont tout intérêt à partir seuls afin de rester audibles et visibles sur la scène nationale. Partir en ordre dispersé est d’autant plus pertinent que les élections européennes se jouent à la proportionnelle : il est plus simple d’être élu et de peser politiquement au niveau européen, même en jouant cavalier seul.

Mais si le souci premier est de faire perdurer la coalition jusqu’aux présidentielles de 2027, alors partir seul n’a aucun sens. Un jour, la gauche est unie, le lendemain elle ne l’est plus : ce sont des changements de configurations impossibles à comprendre pour les électeurs.

C’est une ligne de crête sur laquelle le PS et EELV se trouvent aujourd’hui. Les résultats très décevants de leurs candidats aux présidentielles ont permis à des cadres favorables à l’union de se faire entendre, comme Oliver Faure (PS) ou Sandrine Rousseau (EELV). Mais bien évidemment, rien n’est encore joué et les équilibres partisans peuvent bouger très rapidement.

La NUPES marque-t-elle le début d’un renouveau de la gauche en Europe ?

C’est encore trop tôt pour le dire. Des choses se passent dans les mouvements de gauche européens et je note qu’une tension similaire à celle qui existe en France se développe entre une gauche « radicale » et une gauche « de gouvernement ».

L’équilibre entre ces deux tendances est d’ailleurs difficile à trouver : on le voit notamment en Espagne entre le PSOE (Parti socialiste) et Podemos (gauche radicale).

Plus largement, je constate une réelle tripartition de l’espace politique entre un bloc centriste, un bloc de droite identitaire et un bloc social-écologiste. Ce dernier bloc, quand il opère au niveau européen, serait probablement plus proche de la ligne Mélenchon que d’une ligne de centre-gauche.

Il est clair que LFI est aujourd’hui à la tête de la NUPES. Comment les autres partis peuvent-ils peser au sein de la coalition ?

Rappelez-vous du contexte dans lequel les négociations ont eu lieu : les résultats électoraux d’Anne Hidalgo et Yannick Jadot étaient ridiculement faibles.

Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, faisait 21,95 % des voix. Il s’est donc retrouvé dans une position tout simplement hégémonique et il lui a été facile de tordre la main au PS et EELV pour qu’ils acceptent une alliance sous ses conditions.

L’enjeu pour le PS ou EELV aujourd’hui est d’exister politiquement malgré un contexte politique en faveur de LFI. Sur les questions écologiques, par exemple, LFI est jugé plus compétente qu’EELV. Il en va de même pour les questions économiques et sociales.

L’espace politique pour EELV et le PS est donc particulièrement restreint, avec le risque réel de perdre en visibilité dans l’arène politique. Il leur faut trouver un second souffle et arriver à être jugé à nouveau plus compétent que les autres partis de gauche par les électeurs.

 

*Le Parti communiste français (PCF), autre membre de la NUPES, n’a pas été pris en compte dans l’analyse suite à un échantillon de données trop petit (36 personnes interrogées se disant proches du PCF)