Au Kosovo, les élections mettent à l’épreuve le Premier ministre et l’influence de l’UE

Les résultats des élections locales au Kosovo compliquent la tâche du Premier ministre Albin Kurti et pourraient offrir à l’Union européenne un nouveau levier pour relancer le processus de normalisation des relations avec la Serbie, actuellement au point mort.

EURACTIV.com
[Getty Images/Erkin Keci_Anadolu]

PRISTINA — Lors du scrutin qui s’est tenu dimanche 12 octobre, le parti albanais au pouvoir, Vetëvendosje, a rencontré des difficultés dans des centres urbains clés tels que Pristina, Prizren et Mitrovica, où un second tour est prévu en novembre.

Pendant ce temps, la Liste serbe, soutenue par Belgrade et absente des dernières élections, a fait un retour remarqué. Elle remporte neuf municipalités à majorité serbe et se dirige probablement vers un second tour dans la dixième.

La participation est restée faible : seuls 39,07 % des électeurs se sont rendus aux urnes.

Ces élections s’inscrivent dans un climat politique tendu, marqué par l’impasse post-électorale de février 2025 et les tensions persistantes entre la majorité albanaise et la minorité serbe du Kosovo.

Ancienne province de Serbie, le Kosovo a proclamé son indépendance en 2008, toujours non reconnue par Belgrade. L’Union européenne tente de faciliter la normalisation des relations entre les deux voisins, notamment sur le plan économique et administratif, tout en garantissant les droits de la minorité serbe.

Mais Albin Kurti et son parti nationaliste Vetëvendosje se sont souvent opposés aux autorités des régions à majorité serbe, comme Mitrovica, dans le nord du Kosovo.

Le retour de la Liste serbe

La réapparition de la Liste serbe — qualifiée par Albin Kurti de « branche politique du terrorisme d’État serbe » — change la donne dans le nord, où le parti Vetëvendosje avait tenté de consolider son influence.

Lors des précédentes élections locales, le boycott massif des Serbes avait permis l’élection de maires albanais avec un taux de participation de seulement 3 %. Cela avait déclenché des manifestations violentes en juin 2022, faisant plusieurs blessés parmi les soldats de la KFOR, la force de maintien de la paix de l’OTAN.

Depuis, le gouvernement Kurti a mis en place une politique affirmant sa « souveraineté » dans le nord, notamment avec des fermetures d’institutions municipales liées à la Serbie, le déploiement de forces de police militarisées ou encore le contournement du dialogue mené par l’UE. Avec le retour de la Liste serbe cependant, ces mesures risquent d’être beaucoup plus difficiles à appliquer.

Défis institutionnels

Pristina a récemment annoncé son intention d’intégrer les systèmes éducatif et sanitaire serbes au reste du Kosovo, même si la Constitution s’engage à préserver l’indépendance des institutions serbes dans ces domaines. Sans la coopération des élus locaux, ces projets pourraient s’avérer irréalisables et obliger Vetëvendosje à revoir sa ligne.

Pour Bruxelles, le retour de la Liste serbe offre l’occasion de faire pression sur Pristina pour qu’elle se conforme aux règles et favorise l’inclusion institutionnelle.

Augustin Palokaj, correspondant à Bruxelles pour le média kosovar Koha, a noté que l’UE s’intéresse particulièrement au nord du Kosovo, où elle espère « le retour des Serbes du Kosovo dans les institutions kosovares ».

Par ailleurs, les efforts précédents de Vetëvendosje pour retirer l’agrément à la Liste serbe et empêcher les médias en langue serbe de couvrir les élections ont été réprimandés par Bruxelles.

« Toute exclusion d’acteurs politiques va à l’encontre du principe fondamental d’une participation démocratique significative de toutes les communautés au processus électoral », avait déclaré le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) dans un communiqué.

La pression internationale s’intensifie

Depuis plus de deux ans, l’UE limite son soutien financier au Kosovo en réponse au traitement réservé à la minorité serbe et aux actions unilatérales dans le nord. Le mois dernier, les États-Unis ont suspendu le dialogue stratégique pour les mêmes raisons, appelant Pristina à désamorcer les tensions.

Mais malgré cette pression, Albin Kurti semble peu enclin à changer de cap.

Parallèlement, le Premier ministre est confronté à des problèmes politiques croissants à Pristina. Lors des dernières législatives, Vetëvendosje a obtenu la pluralité des voix mais pas la majorité, entraînant des mois de négociations infructueuses pour former une coalition et élire les dirigeants du parlement, y compris des représentants de communautés minoritaires comme les Serbes.

Après huit mois d’impasse, le Kosovo n’a toujours pas de gouvernement pleinement constitué. La Cour constitutionnelle a mandaté Vetëvendosje pour former une coalition, mais les principaux partis d’opposition albanais refusent de coopérer.

Pourtant, le Premier ministre reste déterminé. « S’il n’y a pas de gouvernement Kurti III, nous sommes sans aucun doute prêts pour de nouvelles élections législatives », a-t-il déclaré lundi avec assurance.

L’influence de l’UE

Avec le second tour des municipales et la remise en cause du contrôle institutionnel dans le nord, l’UE dispose d’une nouvelle opportunité pour inciter les Serbes à participer aux institutions kosovares et à relancer le dialogue.

Mais un changement politique concret à Pristina dépendra autant de la pression internationale que de la configuration des coalitions, et de l’équilibre fragile dans le nord. Aleksandar Sljuka, chercheur à Mitrovica, estime que Albin Kurti ne cédera que si Bruxelles envoie « un signal clair et cohérent » montrant que sa ligne actuelle a un « coût politique » tangible.

L’UE et le gouvernement du Kosovo n’ont pas répondu aux demandes de commentaires avant la publication de cet article.

Si les résultats confrontent Bruxelles à de nouvelles réalités politiques sur le terrain, les analystes restent prudents quant à un changement immédiat de politique.

(asg)