Chypre : de la Ligne verte à Bruxelles
Aujourd’hui dans Rapporteur : sanctions contre l’Iran, taxes sur les hybrides chinoise, omnibus du Parlement, nouveau poste pour Borrell, allégations de harcèlement contre un eurodéputé.
Vous lisez votre newsletter Rapporteur, concoctée par Nicoletta Ionta, depuis Chypre, et Eddy Wax, depuis Bruxelles. N’hésitez pas à nous envoyer vos informations, documents et idées d’articles par courriel à nicoletta.ionta@euractiv.com et eddy.wax@euractiv.com.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous voulons vous partager une grande nouvelle : nous lançons une newsletter hebdomadaire sur les relations de l’UE avec la Chine et la région Asie-Pacifique. Rédigée en anglais par Christina Zhao, rédactrice en chef de Rapporteur, « Red Thread » analysera comment Bruxelles, Pékin et la région influencent mutuellement leurs décisions. Abonnez-vous gratuitement ici.
Aujourd’hui :
🟢 Chypre prend la tête du Conseil de l’UE dans un contexte de division non résolue.
🟢 L’UE prévoit de nouvelles sanctions contre l’Iran et évite de désigner le CGRI en tant qu’organisation terroriste.
🟢 L’ancien Haut représentant de l’UE Josep Borrell obtient un nouveau poste.
Bruxelles en un coup d’œil
Chypre sous le feu des projecteurs
À Nicosie, la division de Chypre ne se devine pas : elle s’impose. À quelques mètres du centre de presse flambant neuf de la présidence chypriote du Conseil de l’UE, les montagnes du Pentadaktylos dominent la ville, marquées par un immense drapeau turc illuminé, sculpté dans la roche. Un rappel permanent d’un conflit figé depuis un demi-siècle.
Le long de la ligne verte — la zone tampon contrôlée par l’ONU qui sépare la République de Chypre, reconnue internationalement, du nord de l’île sous contrôle turc — les rues s’interrompent brusquement devant des barils et des barbelés. Des soldats observent les passants, fusil en bandoulière. Les photos sont strictement encadrées.
C’est ici que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en visite quelques heures après moi, a qualifié l’expérience de « très émouvante » et a exprimé l’espoir que 2026 puisse apporter un nouvel élan vers la réunification. Deux collègues m’ont dit plus tard que certains des barils avaient été repeints la veille — une retouche cosmétique pour masquer l’impasse politique.
Lorsque Chypre a pris la présidence tournante du Conseil de l’UE début janvier, peu imaginaient un semestre tranquille. À peine quelques semaines plus tard, les déclarations du président américain Donald Trump sur la nécessité pour Washington de « prendre le contrôle » du Groenland ont replacé au cœur de l’agenda européen des notions sensibles à Nicosie : souveraineté, occupation et droit international.
« Nous parlons de ces questions à partir de notre expérience directe », déclarait mercredi 14 janvier la vice-ministre Marilena Raouna aux journalistes. Et cette expérience façonne la manière dont Chypre interprète la carte géopolitique actuelle.
« Lorsque nous parlons de l’importance de faire respecter le droit international, de respecter l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’indépendance — que ce soit en Ukraine ou dans le cas du Danemark et du Groenland — nous le faisons à partir de notre expérience directe », expliquait-elle. « Chypre vit avec les conséquences des violations du droit international depuis plus de cinquante ans. »
Dans le même temps, les manifestations en Iran se sont intensifiées et la répression s’est durcie. Les anciens conflits refusent de s’estomper. La sécurité en Syrie reste fragile. Gaza et Israël continuent de dominer l’agenda sécuritaire de la région.
Le conflit semble proche ici. « Nous sommes l’État membre de l’UE le plus proche du Grand Moyen-Orient. Beyrouth est à 18 minutes, Damas à 20 minutes, Tel-Aviv à 30 minutes », a déclaré le président Nikos Christodoulides aux journalistes lors d’un dîner.
À peine quelques jours après avoir pris la présidence du Conseil, Nicosie a également été confrontée à un scandale interne. Une vidéo diffusée sur X semblait montrer des fonctionnaires admettant avoir commis des actes de corruption en échange d’un accès au président.
Son principal conseiller, Charalambos Charalambous, a démissionné, et l’épouse du président, Philippa Karsera, a démissionné de son poste de présidente d’une organisation caritative pour enfants liée à l’État.
En coulisses, des responsables à Nicosie ont évoqué la possibilité d’une ingérence russe, citant le soutien de Chypre à l’Ukraine. Une source gouvernementale a confié à Euractiv que le timing posait question : la vidéo a fait surface un jour après que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a assisté à la cérémonie marquant la prise de fonction de Chypre à la présidence du Conseil.
Par ailleurs, Chypre organisera des élections législatives en mai de cette année.
Mais les ambitions du pays vont au-delà de la gestion de crise. Le gouvernement chypriote est déterminé à rejoindre enfin l’espace Schengen cette année et se prépare à faire avancer un programme législatif chargé dans les mois à venir. Ursula von der Leyen a déjà donné le ton jeudi 15 janvier, affirmant que « le moment est venu », pendant la présidence chypriote, d’élaborer une nouvelle « stratégie européenne de sécurité ».
Nouvelles sanctions contre l’Iran
L’UE s’apprête à ajouter 21 personnes impliquées dans la répression violente des manifestations contre le régime iranien à sa liste de sanctions, selon sept diplomates, fonctionnaires et responsables politiques. Les États membres du bloc visent à conclure un accord d’ici la fin du mois lors de la réunion du Conseil des affaires étrangères.
Les nouvelles sanctions envisagées par les Vingt-Sept concerneraient également dix entités fabriquant des drones.
Le paquet ne contient aucune mention du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) en tant qu’entité terroriste, en raison de la résistance de l’Italie, de la France et de l’Espagne, malgré la pression croissante après des semaines de répression meurtrière en Iran. Lisez l’article complet ici.
EXCLU : Séjourné pousse pour taxer les hybrides chinois
Le commissaire européen à l’Industrie, Stéphane Séjourné, fait pression pour que les véhicules hybrides chinois soient soumis au régime tarifaire de l’UE, étendant ainsi les droits de douane déjà appliqués aux voitures électriques.
La proposition, actuellement discutée au sein de la Commission, pourrait conduire à des droits pouvant atteindre 35,3 % sur des modèles combinant moteur thermique et électrique, dont les importations ont fortement augmenté l’an dernier. Thomas Møller-Nielsen vous en dit plus ici.
Un eurodéputé éclaboussé par un scandale dans la course à la présidence portugaise
Le député européen João Cotrim de Figueiredo (Renew Europe, libéraux) est au cœur d’une controverse.
L’ancien leader de l’Initiative libérale portugaise, candidat à l’élection présidentielle de dimanche, est impliqué dans une affaire de harcèlement sexuel dénoncée par une ancienne conseillère parlementaire de son parti.
Le député européen nie ces accusations et a annoncé qu’il allait intenter une action en justice. Nous avons contacté João Cotrim de Figueiredo pour obtenir ses commentaires.
Le Parlement européen serre la vis budgétaire
Le Parlement européen annule des podcasts et des évènements, abandonne ses projets d’extension de ses attractions touristiques et réduit ses publications internes dans le cadre d’une campagne de réduction des coûts.
Le secrétaire général Alessandro Chiocchetti a lancé un « plan d’action de simplification » visant à réduire les dépenses de cette institution qui coûte 2 milliards d’euros par an.
Ce plan, proposé l’année dernière et obtenu par Rapporteur en vertu des règles sur la liberté d’information, comprend des modifications des évaluations des performances du personnel, une révision des règles de passation des marchés, une réduction des formalités administratives et même des mesures visant à « optimiser le processus d’embarquement » pour les trains entre Bruxelles et Strasbourg.
Guerre de territoire sur l’avenir de l’agriculture européenne
Une guerre de territoire agite Bruxelles. Le conflit porte sur le contrôle de l’avenir de l’agriculture de l’UE et oppose les spécialistes de l’agriculture du Conseil aux hauts diplomates du bloc, rapporte notre journaliste agri Sofia Sanchez Manzanaro.
Le budget 2028-2034 remanié de la Commission regroupe les principales règles agricoles dans un nouveau « fonds unique », les retirant des circuits agricoles habituels pour les placer entre les mains des ambassadeurs de l’UE.
Les experts agricoles avertissent que la Politique agricole commune (PAC) est en train d’être engloutie par les questions de politique budgétaire. Une décision sur la personne qui mènera les négociations pourrait être prise dès le 23 janvier et pourrait redéfinir qui a réellement la main sur l’agriculture de l’UE.
Josep Borrell occupe un nouveau poste au Parlement
L’ancien Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, 78 ans, n’a pas quitté la politique européenne, loin de là.
Le Parlement européen l’a nommé pour le représenter à une conférence internationale sur l’observation des élections à Genève le mois dernier, aux côtés de son camarade socialiste, le député européen espagnol Nacho Sánchez Amor. Josep Borrell a été choisi par une partie du Parlement qui supervise le « soutien à la démocratie ». Ce rôle ne serait pas rémunéré.
Les Capitales
PARIS 🇫🇷
Emmanuel Macron a déclaré jeudi que le Groenland « appartient à l’UE », alors que les responsables bruxellois se demandent si la clause de défense mutuelle du bloc s’appliquerait si les États-Unis devaient envahir l’île arctique.
S’adressant aux troupes françaises, le président de la République a déclaré que les Européens avaient une « responsabilité particulière » envers le Groenland, invoquant les liens avec l’OTAN. Mais les responsables de la Commission ont envoyé des signaux contradictoires concernant l’article 42.7 — la clause de défense mutuelle du traité sur l’UE (TUE) —, soulignant l’incertitude juridique alors que la France, la Suède, l’Allemagne et le Royaume-Uni renforcent leur implication militaire.
– Charles Cohen
ROME 🇮🇹
L’Italie a exhorté la Commission à demander le statut de partie civile dans la procédure pénale suisse relative à l’incendie survenu dans un bar de Crans-Montana le soir du Nouvel An, qui a fait 40 morts et plus de 100 blessés. Le sous-secrétaire Alfredo Mantovano a déclaré que cette demande faisait suite à des discussions entre la Première ministre Giorgia Meloni et les familles des victimes italiennes, visant à coordonner une stratégie juridique commune.
Plusieurs adolescents italiens figuraient parmi les victimes. Rome s’est déjà jointe à l’affaire en tant que partie civile et a déclaré que l’implication de l’UE refléterait la nature transfrontalière de la tragédie.
– Alessia Peretti
MADRID 🇪🇸
L’Espagne n’a pas exclu de participer à une éventuelle mission de surveillance au Groenland, a déclaré jeudi la ministre de la Défense Margarita Robles, appelant à la « prudence » face aux menaces d’annexion proférées par Donald Trump.
Margarita Robles a déclaré aux journalistes qu’une décision pourrait être prise « entre jeudi et vendredi », alors que les consultations avec les alliés se poursuivent.
Elle a qualifié les propos de Washington d’« inacceptables » et d’« extrêmement graves », mais a rejeté les suggestions selon lesquelles toute action américaine contre le Groenland pourrait fracturer l’OTAN.
– Inés Fernández-Pontes
ATHÈNES 🇬🇷
Autrefois force dominante de la gauche radicale en Grèce, le parti Syriza est aujourd’hui en train de se fracturer à Bruxelles comme à Athènes.
La délégation du parti au Parlement européen, qui comptait quatre membres, s’est réduite à deux, suite à des expulsions et à d’âpres querelles disciplinaires.
Le point de rupture a été le renvoi du député européen Nikolas Farantouris, après des commentaires jugés favorables à un nouveau mouvement dirigé par Maria Karystianou, la mère d’une victime de la catastrophe ferroviaire la plus meurtrière de Grèce.
En chute dans les sondages et avec des rumeurs selon lesquelles Alexis Tsipras préparerait son retour, le déclin de Syriza est de plus en plus visible au sein de la gauche européenne.
– Sarantis Michalopoulos
VARSOVIE 🇵🇱
La Pologne pourrait traduire la Hongrie devant la Cour de justice de l’UE (CJUE) après que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a accordé l’asile à l’ancien ministre polonais de la Justice Zbigniew Ziobro, a déclaré le ministre de la Justice Waldemar Żurek.
Zbigniew Ziobro, désormais député de l’opposition polonaise du parti Droit et Justice (PiS), s’est vu accorder l’asile politique en Hongrie, a confirmé lundi son avocat. Budapest a reconnu cette affirmation.
Les procureurs polonais le soupçonnent de 26 infractions pénales liées à la gestion d’un fonds judiciaire. Le parlement a levé l’immunité de Zbigniew Ziobro en novembre, autorisant sa détention et son arrestation.
– Aleksandra Krzysztoszek
BRATISLAVA 🇸🇰
La Hongrie fournira une assistance juridique aux Hongrois de souche vivant en Slovaquie qui sont concernés par une nouvelle loi slovaque liée aux décrets Beneš, a déclaré jeudi le chef du cabinet du Premier ministre, Gergely Gulyás.
Les décrets de 1945 imposaient une culpabilité collective aux personnes d’origine hongroise et allemande dans l’ancienne Tchécoslovaquie, permettant la confiscation de leurs biens.
La question a refait surface à la suite de récents litiges juridiques mis en évidence par le parti d’opposition slovaque Slovaquie Progressiste. En réponse, le gouvernement de Robert Fico a adopté une loi érigeant en infraction pénale le fait de remettre en question le règlement d’après-guerre, punissable d’une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison.
– Natalia Silenska
Dans les couloirs de Bruxelles
Course à la présidence de la commission ENVI
Selon des responsables parlementaires, le vote pour désigner le prochain président de l’influente commission de l’Environnement (ENVI) du Parlement européen est prévu en février, après la démission du député social-démocrate italien Antonio Decaro, qui a accepté le poste de gouverneur de sa région d’origine.
Des sources internes ont déclaré à Euractiv que le groupe des Socialistes et Démocrates européens (S&D) devrait laisser ce poste aux mains de l’Italie.
Parmi les personnes connues en lice, on trouve les sociaux-démocrates Annalisa Corrado et Alessandra Moretti, cette dernière ayant vu son immunité levée dans le cadre de l’enquête en cours sur les soupçons de corruption liées au Qatar et au Maroc en décembre. Deux responsables ont également indiqué à Rapporteur qu’une autre personnalité italienne du groupe S&D, actuellement en dehors de la commission ENVI, envisageait de se présenter.
Contributeur.ices : Thomas Møller-Nielsen, Sofía Sánchez Manzanaro, Nikolaus J. Kurmayer.
Rédacteur.ices : Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski.