Commerce : la Chine prend ses distances avec l’Occident

La réduction du déficit commercial de l’UE avec la Chine en 2023 n’est pas la preuve que la stratégie de « réduction des risques » de l’Union vis-à-vis de Pékin a porté ses fruits, mais confirme plutôt le fait que le pays asiatique est en quête d’indépendance vis-à-vis de l’Occident, selon des experts.

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Nanjing International Freight Train
Un rapport publié lundi (4 mars) par l’Office statistique de l’Union européenne, Eurostat, a révélé que le déficit commercial de l’Union avec la Chine s’est réduit de 27 % en 2023 pour atteindre 291 milliards d’euros, contre 397 milliards d’euros en 2022. [EPA-EFE/ALEX PLAVEVSKI]

La forte réduction du déficit commercial de l’UE avec la Chine en 2023 n’est pas la preuve que la stratégie de « réduction des risques » de l’Union vis-à-vis de Pékin a porté ses fruits, mais confirme plutôt le fait que le pays asiatique est lui-même en quête d’indépendance stratégique vis-à-vis de l’Occident, ont expliqué des experts à Euractiv.

Un rapport publié lundi (4 mars) par l’Office statistique de l’Union européenne, Eurostat, a révélé que le déficit commercial de l’UE avec la Chine s’est réduit de 27 % en 2023 pour atteindre 291 milliards d’euros (contre 397 milliards d’euros en 2022). Les exportations du bloc communautaire vers la Chine ont diminué de 3 % pour atteindre 223 milliards d’euros, tandis que ses importations de produits chinois ont chuté de 18 % pour atteindre 514 milliards d’euros.

Cependant, selon Alicia García-Herrero, chercheuse au sein du groupe de réflexion Bruegel, la chute des exportations de l’UE vers la Chine est principalement due à la mise en œuvre réussie par Pékin de mesures de substitution des importations européennes, visant à réduire sa dépendance stratégique à l’égard de l’Occident.

Par ailleurs, elle explique que la baisse des importations de l’UE en provenance de Chine en 2023 est principalement cyclique et est due en grande partie au fait que les importateurs européens ont procédé à des achats d’équipements de télécommunications avant 2023.

« Nous ne sommes pas en train de réduire les risques », a déclaré Mme García-Herrero. « Ce qui se passe, c’est que la Chine n’importe plus de chez nous. Et la raison principale est qu’elle remplace nos importations. »

Philipp Lausberg, analyste au European Policy Centre (EPC), a également fait remarquer que le déclin des exportations est le résultat d’un processus de délocalisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques de la Chine qui dure depuis des décennies.

« Le grand boom des exportations de l’Europe, et en particulier de l’Allemagne, au cours des deux dernières décennies a été largement alimenté par l’importation de biens d’investissement et de machines par la Chine », a-t-il noté. « Mais aujourd’hui, la Chine est de plus en plus capable de construire ces biens par elle-même. »

L’année dernière, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait appelé l’Union à se concentrer « sur la réduction des risques, et non sur la distanciation » — ou le « découplage » — avec la Chine, et ce tant sur le plan diplomatique qu’économique.

« Depuis un certain temps, nous avons assisté à un durcissement très délibéré de la position stratégique globale de la Chine », avait déclaré la présidente de l’exécutif européen lors d’un évènement organisé par le Centre de politique européenne (EPC). « Elle s’accompagne désormais d’une recrudescence d’actions de plus en plus affirmées. »

Interrogé par Euractiv sur l’étude d’Eurostat, le porte-parole en chef de la Commission, Eric Mamer, a déclaré que de nombreux facteurs influençaient les flux commerciaux sur des périodes très spécifiques et qu’il était trop tôt pour commenter les données.

 

Des tensions croissantes

Le rapport d’Eurostat intervient dans un contexte de tensions croissantes entre l’Occident et la Chine, notamment sur le statut de Taïwan, une île de facto autonome et un important producteur de semi-conducteurs que la Chine considère comme faisant partie de son territoire. Pékin a aussi apporté son soutien à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine, ce qui a encore détérioré ses relations avec l’Union européenne.

Dans son paquet sur la sécurité économique annoncé en janvier dernier, la Commission européenne a appelé à un « contrôle plus efficace par l’UE » des exportations de biens à « double usage » (c’est-à-dire civil et militaire). Ces mesures ont été largement interprétées comme étant dirigées contre la Chine.

En outre, dans le cadre de son dernier paquet de sanctions à l’encontre de la Russie — le treizième depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022 — Bruxelles a également interdit aux entreprises européennes de traiter avec trois entreprises chinoises soupçonnées d’avoir fourni des armes à la Russie dans le cadre de ses opérations militaires sur le territoire ukrainien.

Les problèmes révélateurs de l’Allemagne

Philipp Lausberg a fait remarquer que les mesures prises par Berlin pour s’affranchir de la Russie en matière d’approvisionnement énergétique à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine ont eu pour effet de mettre en péril le « statut de puissance industrielle » de l’Allemagne.

Il a également souligné que les prix élevés de l’énergie ont incité les constructeurs automobiles et les fabricants de produits chimiques du pays à accroître leurs investissements directs à l’étranger et leur production en Chine.

« Ces produits n’apparaîtront jamais dans les bilans commerciaux parce qu’ils sont produits en Chine et consommés dans ce pays », a-t-il déclaré. « Il s’agit donc également d’un changement de stratégie qui a été mis en avant, en particulier au cours des deux dernières années. »

Mme García-Herrero a pour sa part reconnu que le déclin des exportations vers la Chine représentait un risque « énorme » pour la prospérité à long terme de l’Allemagne.

« Je pense que nous le voyons maintenant dans les chiffres… Nous devrions, en fait, faire plus que nous inquiéter. Nous devrions agir. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet]