COP11 : comment l’industrie du tabac tente d’influencer les négociations de l’OMS
Alors que les pays membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) se réunissent à Genève pour renforcer les règles mondiales sur le tabac, les géants du secteur déploient une stratégie d’influence sophistiquée. Relais politiques, campagnes en ligne… l’industrie coordonne ses efforts de lobbying.
Jusqu’à samedi (22 novembre), 183 délégations rédigent de nouvelles normes mondiales sur le tabac lors de longues réunions qui se prolongent tard dans la nuit à la Conférence des Parties à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (COP11) à Genève. Et dans les coulisses, les grands noms de l’industrie surveillent de près chaque modification.
« Nous avons toujours vu de nombreux lobbyistes aux COP, mais cette fois-ci, c’est différent, plus subtil. Cette année, tout est très orchestré, c’est un plan de bataille », explique un membre d’une délégation nationale de l’UE à Euractiv.
Afin de s’assurer que ses messages soient repris par les délégations, l’industrie aurait ciblé un certain nombre d’États, des grands acteurs tels que la Chine aux petites îles des Caraïbes.
« Nous pouvons constater que de nombreuses délégations ont probablement été briefées. Elles répètent les mêmes arguments, parfois mot pour mot », ajoute le membre de la délégation nationale interrogé.
Les déclarations publiques permettent déjà d’identifier les pays les plus enclins à défendre les positions de l’industrie, en particulier concernant les nouveaux produits nicotiniques — cigarettes électroniques, sachets de nicotine ou dispositifs de chauffe — présentés comme des alternatives moins risquées aux cigarettes traditionnelles et dans lesquels les entreprises ont investi massivement ces dernières années.
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Une stratégie fondée sur la « réduction des risques »
Dès l’ouverture de la COP11, la Macédoine du Nord, l’Albanie, le Mozambique ou encore Saint-Kitts-et-Nevis ont relayé les arguments de « réduction des risques » promus par les fabricants. Certains responsables politiques sont même allés jusqu’à affirmer protéger la santé publique, malgré des données montrant que ces produits peuvent servir de porte d’entrée vers d’autres substances psychoactives chez les adolescents.
« Les arguments et la terminologie [utilisés par ces responsables politiques] sont exactement les mêmes, quel que soit le sujet abordé. Et cela ne s’arrête pas là : nous voyons désormais les pays des Balkans jouer le rôle de relais, ce qui n’était pas le cas auparavant », indique un diplomate.
Ces prises de position sont aussitôt amplifiées en ligne par des groupes tels que la World Vapers’ Alliance, organisation basée aux États-Unis et étroitement liée au Consumer Choice Center (CCC), un lobby fondé à Bruxelles en 2017.
Selon des informations rendues publiques, le lancement du CCC a été financé par Japan Tobacco International, puis soutenu par British American Tobacco et Philip Morris International.
À l’approche de la COP11, le directeur de la World Vapers’ Alliance, Michael Landl, a intensifié son activité sur les réseaux sociaux, reprenant à son compte la ligne de « réduction des risques » défendue par certains pays lors de la réunion.
Une présence dissimulée au cœur des débats
L’ombre de l’industrie planait même sur l’ordre dans lequel les États prenaient la parole.
« Il est très probable que certains aient été briefés pour prendre la parole en premier, afin de se faire entendre. Les sessions commencent parfois par une heure d’arguments en faveur de l’industrie, ce qui influence psychologiquement l’assemblée et fait pencher la balance », note le membre de la délégation nationale.
Et, bien que les lobbyistes de l’industrie soient interdits d’accès à la COP, certains ont tout de même tenté d’y entrer.
Un participant a déclaré à Euractiv qu’un lobbyiste avait tenté de s’inscrire en tant que journaliste, mais s’était vu refuser l’accréditation. « Il a quand même réussi à entrer en rejoignant d’une manière ou d’une autre une délégation africaine le jour de l’ouverture », poursuit-il.
Les ONG antitabac avaient signalé des problèmes de sécurité concernant l’accès au Centre international de conférences de Genève le jour de l’ouverture de la COP11. Les mesures ont en effet été renforcées le lendemain, empêchant notamment un syndicat brésilien de travailleurs de l’industrie du tabac d’entrer dans le centre de conférences. L’organisation assure pourtant avoir rempli toutes les conditions d’accréditation requises.
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L’offensive se poursuit hors du centre de conférence
En parallèle des négociations, l’industrie mène une vaste opération de communication dans la ville de Genève. Plusieurs évènements sont organisés en ville, notamment par la Taxpayers Protection Alliance, qui propose un « Good Cop 2.0 » visant à « rétablir la vérité » sur les discussions concernant le tabac.
Certains participants à ces évènements ont également critiqué avec véhémence le travail de l’OMS. C’est notamment le cas de Clive Bates, consultant et défenseur de la réduction des risques. Il décrit les experts à l’origine d’un rapport commandé par l’OMS comme des « fanatiques qui poussent à l’extrême un programme qu’ils pensent pouvoir faire passer ».
Les négociations de la COP11 portent également sur de nouvelles règles visant à empêcher l’ingérence de l’industrie, un chapitre très controversé qui fait encore l’objet de débats entre les délégations.
Le résultat sera connu le 22 novembre, jour de clôture de la COP11.