Interdiction des filtres de cigarettes : le dernier souffle du tabagisme ?

La proposition visant à interdire les filtres de cigarettes divise l’UE. Si Bruxelles soutient le principe à l’international, elle rechigne encore à mettre en œuvre cette mesure qui pourrait réduire considérablement l’attrait du tabagisme sur son propre territoire.

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[Getty Images/Horst Galuschka_Picture alliance]

La question de l’interdiction des filtres n’est pas nouvelle, mais elle revient sur le devant de la scène à l’approche de la 11e Conférence des Parties à la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac (COP11), qui se tiendra du 15 au 22 novembre à Genève.
Les gouvernements y examineront un ensemble de mesures pour renforcer la lutte mondiale contre le tabagisme, et les Vingt-Sept débattent actuellement de la position que l’Europe doit y défendre.

Dans un projet de position, la Commission européenne se dit favorable à l’interdiction des filtres de cigarettes afin de « réduire l’attrait » de ces produits, mais aussi de « corriger les idées fausses des consommateurs selon lesquelles les filtres réduisent significativement les risques pour la santé ».
Selon des documents consultés par Euractiv, plusieurs pays, dont l’Allemagne et l’Italie, se sont opposés à cette interdiction.

Un porte-parole de la Commission a précisé que la mesure ne s’appliquerait pas dans l’immédiat à l’intérieur de l’Union. Pourtant, le dernier projet de position européenne continue de mentionner la perspective d’une interdiction mondiale des filtres, signe que Bruxelles souhaite conserver cette option ouverte pour un usage futur en Europe.

Pollution et santé

Officiellement, l’Union européenne justifie sa position par l’impact environnemental des filtres, considérés comme l’une des principales sources de pollution liée au tabac.

L’OMS estime en effet que quelque 4 500 milliards de mégots sont jetés chaque année dans la nature à l’échelle mondiale. Les filtres restant, composés principalement d’acétate de cellulose — un type de plastique non biodégradable — peuvent mettre plus d’une décennie à se décomposer. Ces déchets relâchent au passage dans les sols et les cours d’eau des substances chimiques toxiques, telles que la nicotine, le plomb ou encore l’arsenic, qui menacent directement les écosystèmes marins et terrestres.

Mais derrière l’argument écologique, une autre réalité transparaît : les filtres rendent le tabagisme plus supportable. Sans eux, les cigarettes deviennent plus fortes, et donc moins attrayantes — une conséquence que peu de décideurs osent évoquer publiquement.

Campagne sur l’impact environnemental des filtres de cigarettes à Marseille. [Photo: Euractiv/Brenda Strohmaier]

Les filtres, un leurre sanitaire ?

Selon l’OMS, les politiques publiques ne devraient pas encourager les dispositifs donnant l’impression d’une nocivité moindre. Or, de nombreuses études classent les filtres dans cette catégorie.
S’ils ne parviennent pas à éliminer les substances toxiques de la fumée, leur suppression pure et simple pourrait, selon certaines recherches, exposer les fumeurs à des niveaux encore plus élevés de produits chimiques nocifs.

Gijs van Wijk, du Smoke Free Partnership, est fermement convaincu que les filtres n’offrent aucun avantage prouvé pour la santé. « Tout comme les cigarettes légères ont été dénoncées comme une fraude à la santé publique, n’offrant aucune réduction réelle des risques, les filtres se sont également révélés être trompeurs. Ils ne rendent pas le tabagisme plus sûr ; en fait, ils peuvent augmenter les risques en encourageant à inhaler plus profondément la fumée toxique et en contribuant à des cancers plus agressifs », a-t-il déclaré.

Gijs Van Wijk s’est félicité de la volonté de l’UE d’envisager l’interdiction des filtres et a suggéré d’étendre des mesures similaires aux nouveaux produits à base de nicotine, tels que les cigarettes électroniques et le tabac chauffé.

Bien que l’industrie du tabac s’oriente de plus en plus vers des produits alternatifs, ceux-ci n’ont pas encore dépassé les cigarettes traditionnelles en termes de parts de marché. Les cigarettes conventionnelles restent la principale source de revenus annuels, en particulier pour les petites entreprises, tandis que les grands acteurs tels que Philip Morris et British American Tobacco continuent d’élargir leur gamme de produits alternatifs.

Une interdiction des filtres, en rendant le tabagisme moins agréable, porterait donc un coup direct au cœur économique du secteur.

Bruxelles exerce déjà une forte pression fiscale sur le secteur : une révision de la directive sur les accises prévoit une hausse généralisée des taxes sur le tabac, tandis qu’une nouvelle taxe européenne, dite « TEDOR », pourrait prélever 15 % des recettes nationales issues des accises sur le tabac, générant environ 11,2 milliards d’euros par an pour le prochain budget pluriannuel de l’UE (2028-2034).

Le spectre du commerce illicite

Mais ni les taxes plus élevées ni l’interdiction des filtres ne suffiront, à elles seules, à mettre fin au tabagisme.

Le commerce illicite du tabac continue de prospérer à travers l’Europe, où les autorités peinent à suivre le rythme des trafics. Sans renforcement des contrôles frontaliers, les nouvelles restrictions risquent de rester lettre morte.

En France par exemple, les taxes élevées ont favorisé une explosion du marché noir. En Lituanie, où les taxes sont pourtant plus faibles, la menace est elle aussi sérieuse : des centaines de ballons transportant des cigarettes contrefaites avec filtres ont récemment été envoyés depuis la Biélorussie, poussant Vilnius à ordonner leur destruction en vol.