Durable, mais invendable : les producteurs de lait bio lâchés par l’industrie
Le groupe Lactalis a annoncé en septembre qu’il rompait ses contrats avec 270 exploitations laitières françaises, invoquant l’impossibilité d’écouler les excédents de lait sur les marchés internationaux. Une décision qui fragilise de nombreux producteurs de lait bio en France.
Cet article a été mis à jour le 8 novembre avec un commentaire de l’eurodéputé Arash Saeidi.
Le groupe Lactalis a annoncé en septembre qu’il rompait ses contrats avec 270 exploitations laitières françaises, invoquant l’impossibilité d’écouler les excédents de lait sur les marchés internationaux. Une décision qui fragilise de nombreux producteurs de lait bio en France.
Christophe Diss, éleveur de bétail en agriculture biologique près de Strasbourg, compte parmi les centaines d’agriculteurs touchés par la décision de Lactalis de réduire ses achats de lait en France.
Situé dans les collines pittoresques des Vosges, il exploite l’Earl du Buebelskraut avec sa famille et un seul employé.
Produisant chaque année 530 000 litres de lait biologique à partir de vaches Jersiaises, l’éleveur a mis en place une exploitation autosuffisante. Outre ses 150 vaches, qui paissent librement dans les pâturages avoisinants, l’exploitation compte plus de 100 hectares de cultures en rotation, de couvertures végétales et de prairies naturelles, ainsi que des cultures fixatrices d’azote — visant à assurer la durabilité de l’environnement. Ces cultures fournissent également de la nourriture aux animaux.
Pourtant, malgré ses méthodes de production durables, qui ont permis de réduire les coûts et d’ajouter de la valeur à sa production, la récente décision de Lactalis a bouleversé les moyens de subsistance de Christophe Diss, qui se retrouve avec un demi-million de litres de lait et sans acheteur.
Cette situation est similaire pour tous les agriculteurs de l’organisation de producteurs (OP) de Christophe Disse, qui produisent au total 40 millions de litres de lait biologique par an.
Le problème des excédents de lait biologique
Lactalis, le plus grand producteur mondial de lait, a annoncé le 25 septembre dernier qu’il rompait les contrats avec 270 exploitations laitières françaises, en particulier dans les régions du Grand Est et des Pays de la Loire. Selon la fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), ces suppressions ont déjà touché une cinquantaine d’exploitations biologiques en France.
Lactalis a expliqué que les excédents de lait collectés ne pouvaient pas être écoulés sur les marchés internationaux, la société préférant se concentrer sur des biens de consommation « mieux valorisés ».
Ces dernières années, plusieurs facteurs ont créé des conditions difficiles pour les producteurs de lait biologique. À partir de 2015, la fin des quotas laitiers de l’Union européenne (UE) a ouvert de nouvelles perspectives, et un regain d’intérêt pour le lait biologique a fait du passage au bio une perspective attrayante pour des agriculteurs comme Christophe Diss.
Mais les crises qui ont suivi, notamment la pandémie de Covid-19, l’inflation et l’augmentation du coût des ressources depuis le début de la guerre en Ukraine ont frappé de plein fouet les producteurs de lait biologique.
« Les consommateurs déconsomment le bio en France », explique l’agriculteur.
Selon l’Établissement national des produits de l’agriculture et de la mer (France AgriMer), la collecte de lait bio en France a baissé de 4,5 % en 2023. D’autres États européens ont suivi le mouvement : l’Autriche a réduit sa collecte de 3,5 % et le Danemark de 5 %. Seule l’Allemagne, premier producteur de lait biologique de l’UE, a maintenu son niveau de collecte en raison d’une demande intérieure stable.
Pour Christophe Diss, la réaction des distributeurs face à la faiblesse de la demande a également porté préjudice aux agriculteurs. « Vendre du lait à plus de 2 € le litre, c’est devenu rédhibitoire pour le consommateur », affirme l’agriculteur alsacien.
Alors que lui et d’autres agriculteurs de l’est de la France font face à un avenir incertain, les exploitations plus proches des usines de Lactalis dans l’ouest de la France se sont vus offrir une alternative : abandonner la certification biologique et revenir à la production laitière conventionnelle, a indiqué à Euractiv France OP Lait, qui représente les OP laitières françaises.
Pour Christophe Diss, garder les terres en bio et produire du lait selon une méthode de production conventionnelle est économiquement faisable, mais cela irait à l’encontre de l’engagement des fermes envers les pratiques agroécologiques.
Un faible pouvoir de négociation
Les producteurs laitiers français ont également souligné les difficultés créées par la structure des organisations de producteurs françaises.
Contrairement à l’Allemagne, où les OP ont une structure horizontale qui permet aux agriculteurs de négocier collectivement avec différents acheteurs, la plupart des OP françaises travaillent directement avec un seul partenaire industriel, ce qui limite le pouvoir de négociation des agriculteurs. « Ce que nous pensions être notre force — organiser une collecte pour le compte de l’acheteur, disposer d’une offre conséquente de lait bio et pouvoir négocier en direct avec l’acheteur — s’est avéré à ce jour être de grandes faiblesses », constate l’agriculteur alsacien.
L’eurodéputé français Arash Saeidi (La Gauche) a confié à Euractiv qu’il espérait que les autorités publiques interviendraient pour équilibrer la balance des pouvoirs entre les producteurs, les fabricants et les distributeurs. Il a également insisté sur le fait que les autorités locales et nationales n’utilisent pas les outils existants, comme le fait de lier les subventions et les crédits d’impôt — par exemple la subvention de 800 000 euros accordée par les Pays de la Loire à Lactalis en 2020 — à des conditions ou à des obligations.
La démarche de Lactalis n’est pas isolée ; d’autres géants laitiers français lui emboîtent le pas. Après la récente rupture des négociations contractuelles entre le géant laitier Savencia et Sunlait, une association d’OP, cette dernière a fait savoir que le fabricant souhaitait signer des contrats individuels avec les agriculteurs.
Thierry Weber, vice-président de France OP Lait, affirme que les puissants groupes laitiers fragilisent souvent les organisations de producteurs en isolant les producteurs individuels.
« Les autorités doivent intervenir et renforcer les OP », déclare-t-il.
Perspective d’avenir
La lutte a également attiré l’attention des responsables politiques à Bruxelles. Le 25 octobre, Éric Sargiacomo, eurodéputé socialiste français, a demandé à la Commission européenne d’enquêter sur les tactiques utilisées par les grandes entreprises laitières pour isoler les membres des organisations de producteurs.
L’eurodéputé a également appelé à ce que ces pratiques soient considérées comme des pratiques commerciales déloyales au sens de la législation européenne et que des sanctions spécifiques soient appliquées en cas de violation de ces règles. La Commission étudie actuellement la possibilité de réviser la directive sur les pratiques commerciales déloyales au début de l’année 2025 — une initiaive découlant des manifestations d’agriculteurs de cette année.
Dernier éleveur de bétail de son village, Christophe Diss craint de son côté que ses compétences et ses connaissances ne deviennent un jour obsolètes. Pour lui, un soutien significatif à l’agroécologie et à l’agriculture durable doit se refléter dans les politiques agricoles nationales et européennes.
« Mais sans une volonté collective de concevoir l’agriculture comme un outil de bien collectif […] cette politique n’a pas de sens », a-t-il déclaré.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]