Élections européennes : quelles promesses pour les agriculteurs ?
Après une vague de manifestations sans précédent dans toute l’Union européenne, et à l’approche des élections européennes de juin, les différents partis politiques se saisissent du mécontentement du secteur agricole pour en tirer des bénéfices électoraux.
Après une vague de manifestations sans précédent à travers toute l’Union européenne, et à l’approche des élections européennes de juin, les différents partis politiques se saisissent du mécontentement du secteur agricole pour en tirer des bénéfices électoraux.
Les résultats de ces élections détermineront la composition du prochain Parlement européen et joueront un rôle important dans la désignation de la personne qui occupera le poste de président ou présidente de la Commission européenne, dont la nomination dépendra des résultats obtenus par les différents partis nationaux.
Alors que les agriculteurs se sont invités sur la scène politique ces derniers mois, les responsables politiques ont pris conscience du réservoir de votes que le secteur représente.
C’est pourquoi les familles politiques du Parlement, en particulier le Parti populaire européen (PPE) de centre droit, ont fait de l’agriculture un thème central de leur campagne.
Rebranding politique pour le PPE
Le PPE cherchait déjà à devenir le « parti des agriculteurs » bien avant que les manifestations ne secouent l’Europe au début de l’année.
En 2023, le groupe a intensifié ses efforts pour faire dérailler les nouvelles législations environnementales de l’UE et a tenté de torpiller des projets législatifs entiers, tels que la loi sur la restauration de la nature et une nouvelle loi visant à réduire l’utilisation des pesticides.
Dès mai 2023, lors d’une assemblée du parti à Munich, Manfred Weber, chef de file du PPE, a appelé à un « moratoire » sur les nouvelles règlementations, évoquant des préoccupations concernant le fardeau imposé aux agriculteurs et la mise en péril de la sécurité alimentaire.
Parallèlement, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, également affiliée au PPE, a intensifié les efforts de l’exécutif dans le domaine de l’agriculture.
Le manifeste électoral du PPE pour la prochaine législature (2024-2029) met l’accent sur le dialogue plutôt que sur les approches verticales, proposant plus d’incitations et moins de règlementations pour le secteur.
Le document ne mentionne pas de politiques environnementales spécifiques, mais préconise l’élimination des exigences excessives pour les agriculteurs ainsi qu’une Politique agricole commune (PAC) plus forte pour la période 2028-2034, qui garantirait aux agriculteurs des revenus pendant les périodes de « volatilité ».
Sans surprise, le texte mentionne également la « menace croissante » que représentent les loups et les ours bruns pour les agriculteurs et les éleveurs, appelant à un assouplissement des règles de gestion des populations de grands carnivores.
Les socialistes divisés
Le Parti socialiste européen (PSE) est pour sa part aux prises avec des divisions internes au sujet de la politique agricole, notamment en ce qui concerne la législation sur les plantes génétiquement modifiées, les émissions du bétail et les importations de denrées alimentaires en provenance de Russie.
Ainsi, des eurodéputés comme l’Italien Paolo De Castro et l’Espagnole Clara Aguilera se sont souvent rangés du côté du secteur agricole face à l’ambitieux programme environnemental de la Commission. Ils se sont donc souvent heurtés à leurs collègues de la commission de l’Environnement du Parlement (ENVI), tels que les eurodéputés socialistes néerlandais et espagnol Mohammed Chahim et Cesar Luena.
Cependant, M. De Castro et Mme Aguilera ont confirmé le week-end dernier qu’ils ne se présenteraient pas aux prochaines élections.
Dans son manifeste électoral, le PSE s’engage, pour le prochain mandat, à renforcer la PAC, à protéger les revenus et les emplois des agriculteurs et à lutter contre la « concurrence déloyale » des pays tiers.
Les socialistes mettent également l’accent sur la protection de la biodiversité et l’amélioration des normes de bien-être animal.
Tout en faisant allusion au règlement sur l’utilisation durable des pesticides, le PSE n’a pas mentionné d’objectifs de réduction explicites et a donné la priorité aux « meilleures pratiques nationales ».
Les défis des libéraux
« Les agriculteurs sont mécontents, et à juste titre », peut-on lire dans le document reprenant les priorités des libéraux, qui dresse une liste d’actions à court et à long terme.
Comme les socialistes, les libéraux sont divisés sur les politiques de durabilité dans le secteur.
Par exemple, certains eurodéputés du groupe centriste et libéral Renew Europe, tels que Jan Huitema et Emma Wiesner, se sont alignés sur les conservateurs pour s’opposer à la loi sur la restauration de la nature, tandis que d’autres, comme le Français Pascal Canfin, l’ont fermement défendue.
Les mesures proposées par Renew dans son programme électoral comprennent une réduction drastique de la charge administrative, l’autonomisation des agriculteurs dans la chaîne d’approvisionnement, l’augmentation des aides d’État et la réduction des taxes sur les biocarburants.
Ils souhaitent également améliorer la logistique des flux commerciaux agricoles entre l’Ukraine et l’UE, mais proposent davantage de restrictions sur les importations de denrées alimentaires en provenance du pays en guerre.
Les plans à moyen et long terme du groupe prévoient d’accroître la flexibilité des États membres de l’UE permettre à la PAC de mieux résister à des circonstances imprévues, de garantir une production alimentaire durable et de redistribuer la valeur au sein de la chaîne d’approvisionnement, entre autres.
Perte d’influence du côté des Verts
Au cours de la législature actuelle, les Verts/ALE, quatrième groupe du Parlement, ont joué un rôle central dans la promotion des réformes environnementales dans le domaine de l’agriculture.
Les récents sondages suggèrent cependant une baisse potentielle de leur influence au cours de la prochaine législature.
Le parti se concentre dans son programme électoral pour le prochain mandat sur le maintien d’une règlementation stricte en matière d’organismes génétiquement modifiés pour les plantes modifiées par les nouvelles techniques génomiques (NGT).
En outre, les Verts plaident pour une alimentation à base de plantes et visent à relancer les discussions sur le cadre législatif sur les systèmes alimentaires durables et d’autres dossiers abandonnés par la Commission au cours du mandat actuel, tels que le règlement sur les pesticides, qui visait une réduction de moitié des pesticides d’ici 2030.
Ils plaident également pour l’interdiction du glyphosate, malgré la récente prolongation de son autorisation de dix ans par l’UE.
Incertitude chez les Conservateurs
Les Conservateurs et Réformistes européens (CRE) doivent encore dévoiler leurs priorités pour le prochain mandat, la publication de leur manifeste, initialement prévue pour le 17 avril, ayant été reportée à la dernière minute.
Néanmoins, la « vision pour l’Europe » du groupe CRE souligne que Bruxelles devrait adopter des « mesures raisonnables et durables » pour s’attaquer à des problèmes tels que le changement climatique, la pollution, la qualité des aliments et la sécurité alimentaire.
Au cours du dernier mandat, le groupe CRE s’est en général opposé aux législations environnementales pour le secteur agricole, et son alliance avec le PPE de centre droit a été déterminante pour faire capoter certains dossiers.
Le groupe est largement dominé par le parti polonais Droit et Justice (PiS), qui continue de jouir d’une grande popularité auprès des agriculteurs, puisqu’il a obtenu 43 % des voix dans les zones rurales lors des élections locales d’avril en Pologne.
Cependant, le parti Frères d’Italie de la Première ministre italienne Giorgia Meloni devrait gagner des sièges au sein de l’hémicycle de l’UE après les prochaines élections.
L’une des figures conservatrices les plus actives en matière de politique agricole ces cinq dernières années a été le commissaire européen à l’Agriculture Janusz Wojciechowski. L’homme politique polonais avait été envoyé à Bruxelles en 2019 par le PiS, qui l’a récemment désavoué, lui demandant même de démissionner à la suite des manifestations des agriculteurs.
Identité et Démocratie veut rendre à l’agriculture sa grandeur
Pour le parti populiste d’extrême droite Identité et Démocratie (ID), les manifestations d’agriculteurs ont été l’occasion de redoubler d’euroscepticisme, principalement en critiquant les politiques environnementales et commerciales de l’UE.
Le groupe parlementaire, qui n’a pas présenté de manifeste électoral officiel, a demandé que le pouvoir de décision soit rendu aux États membres, présentant l’agriculture comme une partie des identités nationales européennes à préserver.
Jordan Bardella, chef du Rassemblement national (RN) et vice-président du groupe ID au Parlement européen, est allé jusqu’à accuser la Commission européenne de « tuer » l’agriculture française.
La vision nationaliste et anti-écologiste des partis d’extrême droite pour l’agriculture pourrait prendre de l’importance au cours du prochain mandat, car les groupes ID et CRE sont en concurrence pour devenir le troisième groupe le plus important au Parlement, suivi de près par les libéraux, d’après les dernières projections.
Les engagements de La Gauche
Avec 37 eurodéputés, La Gauche (GUE/NGL) est actuellement le plus petit groupe du Parlement européen et devrait conserver sa position après les élections.
Les deux familles politiques européennes qui forment le groupe, le Parti de la gauche européenne (PGE) et Maintenant le peuple, partagent la même volonté de réformer les politiques agricoles de l’UE.
Le PGE préconise l’abolition du système de paiement à l’hectare de la PAC et la réorientation des fonds vers une agriculture respectueuse de l’environnement.
En outre, il propose d’« annuler » les accords commerciaux actuels de l’UE avec les pays en développement et de les remplacer par des partenariats qui accordent la priorité à la souveraineté agricole, au commerce équitable et au développement social et environnemental.
De même, Maintenant le peuple affirme que de « bonnes conditions de travail », des normes environnementales élevées et des produits d’origine locale devraient être les principaux objectifs de la PAC et demande que les politiques commerciales incluent des normes sociales et environnementales plus élevées.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]