En Espagne, un accord avec Huawei sur le stockage de données inquiète l’UE et les États-Unis
Le gouvernement espagnol reste silencieux face aux critiques sur un contrat controversé conclu avec Huawei pour le stockage de données. Bruxelles et Washington ont exprimé leurs inquiétudes, évoquant des risques sécuritaires en raison des liens entre Huawei et le régime chinois.
Le gouvernement de Pedro Sánchez a conclu un contrat de 12 millions d’euros avec l’entreprise chinoise Huawei portant sur le stockage de données judiciaires sensibles issues d’écoutes téléphoniques.
Ce contrat, rendu public plus tôt ce mois-ci, a suscité de vives critiques dans le pays, et Bruxelles et Washington, qui s’inquiètent des risques pour la sécurité en raison des liens entre Huawei et l’État chinois, ont tiré la sonnette d’alarme.
Pedro Sánchez n’a fait aucune mention de cette controverse lors de sa dernière conférence de presse avant sa pause estivale, lundi 28 juillet. Son gouvernement a également refusé de commenter la situation jusqu’à présent, malgré la pression croissante tant au niveau national qu’international.
Un responsable de la Commission européenne a indiqué à Euractiv vendredi dernier que le contrat en question relevait d’une « décision nationale », mais a tout de même souligné que Huawei « représente des risques matériellement plus élevés » dans des infrastructures critiques telles que la 5G.
Comme l’a rapporté le Financial Times, cet avertissement discret est intervenu alors que Bruxelles exhortait les États membres de l’UE à abandonner progressivement le fournisseur chinois au profit d’alternatives européennes plus fiables.
Washington s’est également exprimé sur le sujet, des législateurs des commissions du renseignement du Sénat et de la Chambre des représentants américains appelant à une révision des accords de partage de renseignements avec l’Espagne, craignant que des secrets ne soient divulgués au Parti communiste chinois.
La controverse autour du contrat survient à un moment délicat pour Pedro Sánchez, qui fait déjà, avec son Parti socialiste-ouvrier espagnol (PSOE), l’objet d’une enquête dans le cadre d’un scandale national portant sur des accusations de trafic d’influence. Elle intervient également à un moment où l’UE durcit sa position envers un pays qu’elle a qualifié de « rival systémique ».
De l’huile sur le feu
Une réunion dimanche 27 juillet entre le leader socialiste catalan Salvador Illa et des dirigeants de Huawei à Pékin — bien que décrite comme « institutionnelle » et sans rapport avec le contrat — a jeté de l’huile sur le feu.
Le ministère espagnol de l’Intérieur, qui avait précédemment défendu l’attribution du marché en affirmant qu’il n’y avait aucun risque pour la sécurité et que l’appel d’offres public avait été attribué de manière indépendante, a refusé de répondre à une demande de commentaires d’Euractiv concernant la dernière mise en garde de la Commission. Également contacté, un porte-parole de Pedro Sánchez n’a pas non plus répondu.
Du côté de Huawei Europe, l’un de ses porte-paroles a assuré que « tous les produits Huawei disponibles sur le marché espagnol sont pleinement conformes aux lois, réglementations et critères et normes applicables en matière d’admission des produits ».
En ce qui concerne les préoccupations de sécurité liées au stockage des écoutes judiciaires, il a ajouté que « toutes les informations stockées dans le matériel appartiennent au client et sont à sa disposition exclusive ».
Les relations entre l’Espagne et la Chine sous surveillance
La décision de maintenir ce contrat avec Huawei a suscité des critiques de la part de l’opposition conservatrice espagnole. Le leader du Partido Popular (PP), Alberto Núñez Feijóo, a accusé Pedro Sánchez de compromettre la sécurité nationale et a pointé du doigt l’influence de l’ancien Premier ministre socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, figure clé des relations entre l’Espagne et Pékin.
Luis Rodríguez Zapatero, largement considéré comme le mentor politique de Pedro Sánchez, aurait fait pression pour la mise en place du réseau 5G de Huawei en Espagne, malgré la demande de la Commission européenne faite aux États membres de l’UE de supprimer progressivement ces équipements « à haut risque » en raison de préoccupations liées à l’espionnage chinois.
Ses détracteurs accusent l’ancien Premier ministre d’être à l’origine de l’abstention de l’Espagne à Bruxelles lorsque l’UE a voté des mesures tarifaires contre les véhicules électriques fabriqués en Chine en octobre dernier.
Les médias espagnols, notamment le site d’investigation Voz Populi, ont également mis en évidence ses liens avec Pékin par l’intermédiaire du Gate Center, un groupe de réflexion connu pour promouvoir les intérêts chinois en Espagne, dont il est le président du conseil consultatif. Ses multiples voyages en Chine pour promouvoir les relations diplomatiques et commerciales ont conduit certains à l’accuser de faire pression en faveur de la Chine au sein du gouvernement Sánchez.
Huawei dans le viseur à Bruxelles
Alors que certains gouvernements, comme l’Espagne et la Hongrie, continuent de travailler avec le géant technologique chinois, d’autres, comme la Suède ou la France, redoublent d’efforts pour éliminer progressivement les équipements chinois de leurs réseaux mobiles, les considérant comme un vecteur potentiel d’espionnage de la part de l’État chinois, une accusation que Huawei nie.
Pour ajouter à la controverse, Huawei fait l’objet d’enquêtes dans plusieurs États membres de l’UE, dernièrement en Belgique, où les autorités ont lancé en 2025 une vaste enquête sur des allégations de corruption impliquant des fonctionnaires de l’UE. Les enquêteurs belges examinent si les efforts de lobbying de l’entreprise ont pu franchir la ligne de la corruption. À ce stade, Huawei n’a été inculpé d’aucun délit et nie avoir demandé à ses employés d’enfreindre la loi.
Les services de renseignement belges ont également évalué les risques potentiels d’espionnage, après avoir interrogé des employés de Huawei ces dernières années, selon des documents consultés par Euractiv.
Depuis le début de l’enquête, Huawei s’est vu interdire de rencontrer des membres du Parlement européen et de la Commission.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]