Entretien : Un grand économiste français critique le "dogmatisme" de l'UE [FR]

A l’approche des élections présidentielles françaises, le professeur des universités, J.P. Fitoussi, a confié à EURACTIV que l’euroscepticisme grandissant en France était alimenté par la coopération insuffisante de l’UE dans des domaines tels que les taux de change ou la politique fiscale et sociale.

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A l’approche des élections présidentielles françaises, le professeur des universités, J.P. Fitoussi, a confié à EURACTIV que l’euroscepticisme grandissant en France était alimenté par la coopération insuffisante de l’UE dans des domaines tels que les taux de change ou la politique fiscale et sociale.

  • Critique de la Banque centrale européenne

Les attaques visant la Banque centrale européenne sont devenues un lieu commun depuis le début de la campagne présidentielle en France et l’un des rares points de ralliement entre les deux principaux rivaux Nicolas Sarkozy (UMP) et Ségolène Royal (Parti socialiste).

Jean-Paul Fitoussi avalise la critique portant principalement sur l’attention trop étroite de la BCE accordée à l’inflation et le manque de considération pour la croissance économique et la création d’emplois. Il confie à EURACTIV dans un entretien : « Ce que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal disent en réalité, c’est qu’ils souhaiteraient que la BCE soit responsable devant une assemblée politique, c’est à dire qu’il existe une procédure d’ « accountability » comme c’est le cas dans tous les pays du monde, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis ». 

Il soutient : « Le fait que le pouvoir monétaire, qui est pour une grande économie le pouvoir majeur sur l’activité économique, ne concourt pas aux autres objectifs de la politique, est problème… ».

Selon lui, le plus grand obstacle à l’augmentation de la responsabilité de la BCE est institutionnel, étant donné qu’il est difficile d’obtenir l’unanimité au sein du bloc des 27 sur une réforme du statut de la BCE.

Cependant, il précise que les obstacles sont également politiques, dans la mesure où il y a sur les affaires européennes une grande langue de bois qui se développe. De façon indépendante, M. Fitoussi a critiqué, dans un e-book de campagne créé en vue des élections présidentielles de 2007, une « vision religieuse de l’économie » fondée exclusivement sur les forces du marché.

  • Politiques allemandes « non coopératives »

Interrogé sur la raison pour laquelle l’Allemagne a amélioré ses performances économiques tout en disposant de la même monnaie, M. Fitoussi ne montre aucune hésitation : l’allié traditionnel de la France a mis en place « des politiques non coopératives » fondées sur des réductions de coûts compétitives. 

« En Allemagne, par exemple, les salaires ont baissé en moyenne » indique M. Fitoussi, précisant que la flexibilité accrue dans les règles d’embauche et de licenciement ont également participé à la baisse des coûts. Citant les exemples de déficit commercial de l’Italie, de l’Espagne et de la France, il indique : « La croissance des exportations allemandes s’est faite essentiellement au détriment de celle des exportations des autres pays de la zone euro ».

Selon lui, privés des leviers de politiques budgétaires et fiscales traditionnels, les gouvernements n’ont pas eu d’autres solutions que d’essayer la concurrence au niveau des salaires et de la fiscalité.

  • Communauté européenne de l’énergie, environnement et recherche

Selon Fitoussi, relever ces défis nécessite davantage d’intégration politique européenne. Il avance l’idée de s’inspirer du modèle de la CECA (Communauté Economique du Charbon et de l’Acier, lancée en 1951) pour créer une communauté européenne de l’énergie, de l’environnement et de la recherche et mettre en place une stratégie commune de gestion des ressources naturelles pour éviter de nouvelles guerres.

Selon lui, « là, il s’agit de mettre en commun les moyens de puissances géopolitiques en essayant de construire en Europe des nouvelles technologies de l’environnement et de l’énergie ».

Interrogé sur le récent accord trouvé au Sommet européen visant à réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre en Europe et à stimuler le recours aux énergies renouvelables pour faire passer leur part à 20% de la consommation totale européenne, J.P. Fitoussi s’est montré dubitatif.

« Il faut arrêter en Europe de se donner des objectifs ambitieux sans instruments car elle peut perdre toute sa crédibilité. (…) Si l’Europe se donne des objectifs et s’en remet pour les moyens à ses Etats membres, c’est une situation de paralysie de la décision ».

Si Fitoussi estime qu’une approche « top-down » est loin d’être la meilleure dans le domaine de la recherche, « ce n’est pas du tout le même cas » pour les domaines de l’énergie et de l’environnement. Il précise qu’il s’agit d’un « problème qui implique tellement d’externalités, qui est tellement porteur de souveraineté, qu’on voit bien que la politique ne peut pas s’en désintéresser. Et le procédé « top-down » est dans ce cas là le meilleur. On ne peut pas laisser chacun libre de réfléchir sur la meilleure façon de produire son énergie et de protéger son environnement ».

  • Energie : la séparation patrimoniale des opérateurs n’est pas une solution

Commentant la politique de libéralisation énergétique de la Commission et l’annonce du projet de procéder à la séparation capitalistique des activités de production et de distribution d’énergie des grandes entreprises, Fitoussi s’est montré » catégorique.

« L’orientation politique européenne dans ce domaine est trop doctrinale et insuffisamment pragmatique, ce qui aboutit généralement à une crise. Je ne suis donc pas très optimiste dans ce domaine ».

Selon lui, la raison en est que la séparation capitalistique des activités entraîne une perte d’information et par conséquent d’efficacité. « En principe, c’est l’opérateur qui connaît la demande et donc les besoins d’investissement. Si on fait une séparation entre l’investissement, c’est-à-dire le maintien ou l’amélioration des réseaux et la demande, on a un problème d’information majeur qu’il faut régler d’une façon ou d’une autre. Et on ne peut le régler que par une présence massive de l’Etat ».

Il est persuadé qu’il est possible de régler d’une autre façon la question de l’accès équitable au réseau de distribution pour les nouveaux producteurs (argument avancé par la Commission et soutenu par les fournisseurs d’énergies renouvelables).

« On n’en est plus à la théorie économique. La séparation capitalistique du réseau et de l’opérateur est quelque chose qu’on préconisait il y a 15 ans mais ça ne me semble pas être un acte politique fondateur dans le domaine de l’énergie ».

Pour lire l’entretien dans son intégralité (en français), veuillez cliquer ici.