Espagne : la surexploitation de l’eau d’un célèbre parc naturel, un véritable enjeu électoral
La volonté du gouvernement de droite d’Andalousie de légaliser l’irrigation de cultures proches de l’une des principales zones humides d’Europe, le parc de Doñana, irrite le gouvernement central de gauche et défie Bruxelles, dans un contexte de sécheresse exacerbée et d’année électorale en Espagne.
La volonté du gouvernement de droite d’Andalousie, dans le sud de l’Espagne, de légaliser l’irrigation de cultures illégales proches de l’une des principales zones humides d’Europe, le parc de Doñana, irrite le gouvernement central de gauche et défie Bruxelles, dans un contexte de sécheresse exacerbée et d’année électorale en Espagne.
« On ne touche pas à Doñana, c’est le patrimoine des Andalous, de tous les Espagnols ! », a martelé mercredi dernier (12 avril) le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez à propos de cette réserve naturelle inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO et protégée par la législation européenne, mais qui est en voie de désertification.
M. Sanchez réagissait à une décision du parlement andalou — dirigé par les partis de droite et d’extrême droite Parti populaire (Parti populaire européen) et Vox (Conservateurs et Réformistes européens) de faire voter par une procédure d’urgence une loi visant à légaliser des exploitations illégales — essentiellement de fraises exportées dans toute l’Europe — qui ont surgi sans autorisation aux alentours du parc.
En 2014, le gouvernement andalou, alors dirigé par la gauche, avait déjà légalisé quelque 9 000 hectares de cultures établies avant 2004 dans les environs de Doñana, mais 2 000 hectares mis en exploitation à partir de 2004 avaient été laissés de côté. C’est cette superficie qui serait maintenant régularisée.
Cette mesure, bien que saluée par les producteurs de la région qui subissent les conséquences de la grave sécheresse, a été vivement condamnée par les écologistes et les autorités nationales et européennes.
Véritable joyau mondial de la biodiversité, le parc de Doñana, situé dans la province de Huelva et composé de lagunes, de marais, mais aussi de maquis et de dunes, abrite sur plus de 100 000 hectares plus de 4 000 espèces, dont le fameux lynx ibérique, en danger d’extinction, mais aussi de nombreuses espèces d’oiseaux menacées.
« De l’eau qui n’existe pas »
Les écologistes, qui dénoncent l’assèchement des marais et lagunes, pointent du doigt les sécheresses successives qui frappent l’Espagne, mais surtout l’exploitation massive des aquifères du parc au moyen de puits creusés illégalement afin d’irriguer les cultures intensives qui constituent l’activité principale de la région.
« Il s’agit d’un exercice d’irresponsabilité politique », a confié à EURACTIV Eva Hernández, responsable de l’Initiative « Living European Rivers » du Fonds mondial pour la nature (WWF), reprochant au gouvernement espagnol de délivrer des permis d’utilisation des terres alors qu’il n’y a pas assez d’eau pour tout le monde.
Par ailleurs, un porte-parole de la Commission européenne, Tim McPhie, a également mis en garde contre les effets néfastes de la surexploitation des eaux souterraines dans les écosystèmes de Doñana lors d’une récente conférence de presse, en se basant sur des preuves scientifiques et techniques.
Les scientifiques abondent dans le même sens. Dans un communiqué, le Conseil supérieur de la Recherche scientifique (CSIC), un organisme officiel, a souligné « la détérioration » de la situation de la réserve naturelle, affirmant que 59 % des plus grandes lagunes de Doñana sont asséchées depuis au moins 2013.
« Ces changements sont liés de manière significative à la température et aux précipitations annuelles, mais aussi à l’étendue des zones cultivées, à la superficie bâtie de [la ville voisine de] Matalascañas, à la distance des stations de pompage de l’urbanisation et au fonctionnement du terrain de golf » voisin, a conclu le CSIC.
Les données révèlent également que 80 % de ces lagunes se sont asséchées plus tôt que prévu, « ce qui indique que l’activité humaine altère l’équilibre naturel des lagunes ».
Mais pour Juan Ignacio Zoido, député européen du Parti populaire espagnol (Parti populaire européen, PPE) et ancien ministre de I’Intérieur, la proposition de loi « cherche simplement des alternatives avec les eaux de surface pour éviter la destruction de milliers d’emplois », tout en rejetant la responsabilité sur « l’inaction » d’autres gouvernements.
Le texte de loi visant à régulariser ces cultures, qui pourrait être définitivement approuvé dans les prochaines semaines, a été proposé par l’exécutif régional dirigé par Juan Manuel Moreno Bonilla, du Parti populaire (droite conservatrice), avec l’appui du parti d’extrême droite Vox.
Les deux partis affirment que l’eau qui sera utilisée pour les cultures est de l’eau de surface, c’est-à-dire que les nappes phréatiques du parc, à un niveau historiquement bas, ne seront pas utilisées.
Écologistes et scientifiques n’en croient pas un mot et le gouvernement central non plus. « On ne peut pas se plaindre qu’il n’y a pas d’eau, on ne peut pas se plaindre de la sécheresse et en même temps promettre de l’eau qui n’existe pas », a lancé la ministre de la Transition écologique, Teresa Ribera, dans une interview publiée dimanche (16 avril) par le quotidien El País.
« Le gouvernement andalou sait parfaitement qu’il n’y aura jamais d’eaux de surface, jamais, parce qu’elles sont déjà épuisées », a-t-elle déclaré après une visite sur les lieux vendredi, parlant de « démagogie ».
On estime qu’il y a entre 1 000 et 2 000 puits illégaux autour de Doñana, qui pompent l’eau des aquifères qui alimentent les zones humides, lesquelles sont des réservoirs essentiels pour la faune et la flore.
Pendant des décennies, les cultures intensives autour de la réserve se sont développées « sans aucun contrôle », a expliqué Mme Hernández, critiquant le « manque de contrôle des autorités sur le respect des lois existantes ».

Serres dans la ville voisine de Palos de la Frontera (Huelva). [SHUTTERSTOCK]
« Or rouge »
En 2019, la Commission européenne a traduit l’Espagne devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour ne pas avoir protégé la réserve naturelle de Doñana et avoir enfreint le droit de l’UE en raison du non-respect par le pays des obligations imposées par les directives sur la protection de l’eau et des habitats naturels, a rapporté El País.
Alors que la CJUE avait condamné l’Espagne en 2021, la Commission a envoyé une lettre de mise en demeure en juillet 2022 après que l’Espagne n’a pas mis en œuvre la décision de la CJUE et n’a pas établi de mesures de protection pour la réserve naturelle de Doñana.
« Si nécessaire, la Commission aura la possibilité de prendre des mesures supplémentaires pour s’assurer que l’Espagne se conforme à l’arrêt de la Cour de justice », a déclaré le porte-parole M. McPhie lors d’une conférence de presse jeudi (13 avril).
« C’est un sujet que nous suivons de près », a-t-il poursuivi, précisant que Bruxelles était « en contact avec le gouvernement espagnol ».
La polémique a pris de l’ampleur en raison du contexte électoral, des élections municipales et régionales devant avoir lieu le 28 mai en Espagne, avant les législatives prévues en fin d’année. Car l’enjeu économique est de taille.
La province de Huelva produit 300 000 tonnes de fraises par an, soit 90 % de la production espagnole, et est la première région exportatrice de fruits rouges en Europe.
Cet « or rouge » emploie entre 80 000 et 100 000 personnes et représente près de 8 % du PIB régional, selon la fédération Freshuelva.
En outre, d’autres baies — telles que les myrtilles, les framboises et les mûres — sont également cultivées, pour une superficie totale de plus de 11 000 hectares.
Interfresa, l’association andalouse des producteurs de fraises, a exprimé son soutien à la régularisation des systèmes d’irrigation illégaux existants, car « elle considère qu’il est nécessaire d’apporter une sécurité juridique à la situation de ces producteurs ».
« Jusqu’à 30 000 emplois dans le secteur des fruits rouges sont menacés par le manque d’eau », selon un communiqué d’Interfresa.
Le gouvernement andalou doit rencontrer le cabinet du commissaire européen à I’Environnement Virginijus Sinkevicius le 3 mai prochain pour expliquer la proposition controversée, après que la Commission a averti l’Espagne des conséquences potentielles de l’adoption de la loi.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]