Face aux risques d'« exode » de l'industrie allemande, Berlin proclame l’« Année européenne de la politique industrielle »

Berlin et Bruxelles se disent prêts à prendre à bras-le-corps le défi d'une relance politique industrielle commune, alors que les Etats-Unis font le pari d'une loi protectionniste pour relancer leur économie, le Inflation Reduction Act (IRA).

/ Euractiv.com
Bruno Le Maire and Robert Habeck
« L’année prochaine sera définitivement dominée par la politique industrielle. Ceux qui pensent que nous allons laisser l’Allemagne se désagréger en tant que site industriel n’ont pas fait les comptes avec l’industrie allemande. » [EPA-EFE/TERESA SUAREZ]

Berlin et Bruxelles se disent prêts à prendre à bras-le-corps le défi d’une relance politique industrielle commune, alors que les Etats-Unis font le pari d’une loi protectionniste pour relancer leur économie, le Inflation Reduction Act (IRA).

L’IRA, qui comporte un volet « contenu national », mais aussi des années de politique industrielle réfléchie dans des secteurs clés par Pékin en Chine, ainsi que le Green New Deal de 135 milliards d’euros de la Corée du Sud, ont mis en lumière une concurrence mondiale pour le leadership dans les industries propres.

Il y a « des défis à relever », a expliqué Robert Habeck, vice-chancelier et ministre allemand de l’Économie et de l’Action climatique, lors de la conférence industrielle annuelle du pays, mardi (29 novembre).

« L’année prochaine sera définitivement dominée par la politique industrielle. Ceux qui pensent que nous allons laisser l’Allemagne se désagréger en tant que hub industriel n’ont pas fait les comptes avec l’industrie allemande. »

« Préserver l’Allemagne en tant que hub industriel, créer les conditions qui permettent à l’industrie et à la création de valeur de rester ici, de produire ici, et d’organiser la montée en puissance des marchandises des futurs marchés en Allemagne » sera essentiel, a-t-il ajouté.

Une « réponse européenne solide » aux subventions américaines

Chaque fois que l’Allemagne promet d’utiliser sa force de frappe fiscale en tant que quatrième puissance économique mondiale, les autres États membres de l’UE l’observent avec une certaine inquiétude. Le programme d’aides d’État de 200 milliards d’euros de Berlin a déjà suscité le mécontentement de Vienne jusqu’à Paris.

L’Allemagne entend relever les défis posés par la loi phare du gouvernement américain sur la réduction de l’inflation dans un contexte européen global, plutôt que par le biais de sa politique intérieure.

« L’Europe devrait faire ses devoirs », a noté M. Habeck, ajoutant que « nous avons besoin de notre propre et solide réponse européenne » face à l’IRA.

La France et l’Allemagne « développeront [leurs] stratégies ensemble », a-t-il souligné. Des mesures concrètes seront prises dans les semaines à venir, augmentant la vitesse et la précision des aides d’État et mettant en œuvre une « règle de contenu local compatible avec l’OMC ».

M. Habeck souhaite rattacher cette règle aux émissions de CO2 des transports, insistant sur le fait qu’« il est tout à fait logique » de transporter les nouveaux produits écologiques de manière presque neutre en CO2, au lieu de les expédier à travers un océan.

Le commissaire européen au Marché intérieur, le Français Thierry Breton, a pris la parole après M. Habeck et a reconnu la nécessité d’une réponse européenne à la politique américaine.

Il a toutefois souligné que les négociations avec les États-Unis sur la loi sur la réduction de l’inflation sont toujours en cours.

L’Europe espère obtenir une exemption pour les fabricants européens des obligations de « contenu local », qui violerait le droit commercial international, expliquent en chœur MM. Habeck et Breton.

Ce point sera également abordé lors de la réunion du Conseil du commerce et de la technologie (CCT), un forum transatlantique bisannuel, qui aura lieu lundi prochain (5 décembre).

M. Breton a toutefois prévenu que « nous ne pouvons pas tout miser là-dessus ». Ni M. Breton ni M. Habeck ne s’attendent à ce que les discussions débouchent sur de grands progrès.

La semaine dernière, Paris et Berlin ont décidé conjointement de promouvoir une approche commune pour stimuler la politique industrielle de l’UE. « Ensemble, nous voulons donner un élan à une politique industrielle européenne capable de renforcer notre compétitivité future », a expliqué M. Habeck la semaine dernière.

Une nouvelle plateforme de politique industrielle de l’UE

Mercredi (30 novembre), la Commission européenne lancera une « plateforme Clean Tech Europe », a annoncé M. Breton.

Cette nouvelle initiative « apportera un soutien à la production européenne » de secteurs clés, tels que l’éolien, le solaire, les électrolyseurs, les pompes à chaleur et le réseau électrique. Son cadre a été proposé pour la première fois par l’Allemagne fin septembre, sous le nom de « Plateforme européenne pour les technologies de transformation », bien que le nom semble changer toutes les semaines.

En plus de cela, le « Fonds européen de souveraineté », mentionné pour la première fois par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen dans son discours annuel en septembre, devrait fournir « une force de frappe financière adéquate », a ajouté M. Breton.

« Je crois qu’il est temps que nous encouragions les investissements privés, facilités par le soutien des aides d’État, dans des projets innovants, mais aussi dans des projets qui contribuent à la souveraineté et à la résilience de l’UE », a expliqué M. Breton.

Actuellement, le dispositif phare de l’UE, les « Projets importants d’intérêt européen commun » (IPCEI), doté de 10 milliards d’euros, apporte un soutien aux projets innovants, mais pas à la fabrication régulière de technologies propres. L’Allemagne et la France, tout comme M. Breton, veulent changer cette situation.

« Selon moi, [nous devrions] mettre en place une capacité financière pour garantir l’investissement dans des projets présentant un intérêt pour la souveraineté de l’UE dans l’ensemble du paysage industriel mondial », a indiqué M. Breton.

« Cette capacité financière devrait être modulaire, rapidement mobilisable, réactive et diversifiée » et inclure « des subventions, des marchés publics, des prêts et des fonds propres », a-t-il ajouté.

Soutien politique des principaux groupes d’intérêt allemands

L’industrie allemande est déjà sous pression, car les prix de l’énergie ont été multipliés par plus de quatre en 2022. Le 28 novembre, le cabinet de conseil PwC a averti que « des secteurs clés de l’industrie allemande subissent une pression énorme et risquent de migrer ».

Le président de l’association industrielle allemande BDI, Siegfried Russwurm, lui a fait écho avec des mises en garde analogues.

« La menace d’un exode est réelle », a-t-il déclaré aux journalistes lors de la conférence annuelle de l’industrie, citant une enquête menée auprès de 600 petites et moyennes entreprises, où 20 % d’entre elles ont déclaré avoir des « projets concrets » de migration, alimentés par les prix de l’énergie.

Sans une réponse adéquate à la crise énergétique, M. Breton a mis en garde contre un « risque élevé de désindustrialisation rapide en Europe ».

L’influent syndicat de métallurgistes IG Metall, qui entretient des liens étroits avec le parti SPD du chancelier Olaf Scholz, a affirmé son soutien. « Nous avons besoin d’une offensive en matière de politique industrielle, surtout maintenant, après des années de crise », a insisté Jörg Hofmann, chef de l’IG Metall.