Friedrich Merz et l’asile : les limites d’un discours de fermeté

Promis comme un élément clé du mandat de Friedrich Merz, le renforcement des contrôles aux frontières devait enrayer l’immigration irrégulière. Mais sur le terrain comme sur le plan juridique, la stratégie montre déjà ses limites.

EURACTIV Allemagne
[Getty Images/Patrick Pleul_Picture alliance]

Promis comme un élément clé du mandat de Friedrich Merz, le renforcement des contrôles aux frontières devait enrayer l’immigration irrégulière. Mais sur le terrain comme sur le plan juridique, la stratégie montre déjà ses limites.

Les prairies et collines entre la Pologne et l’Allemagne sont censées marquer l’entrée d’un pays transformé en forteresse contre l’immigration illégale, conformément aux engagements pris par Friedrich Merz (Union chrétienne-démocrate, CDU) lors de sa campagne pour les élections de février.

Ce discours de fermeté a notamment été motivé par une attaque au couteau perpétrée par un demandeur d’asile afghan débouté, qui a fait deux morts, dont un garçon de deux ans, Friedrich Merz s’était alors engagé à réduire l’immigration clandestine en « contrôlant en permanence les frontières de l’Allemagne avec tous nos voisins et en rejetant toute tentative d’entrée illégale, sans exception ».

Dès son entrée en fonction le mois dernier, son gouvernement a annoncé qu’il renforcerait les contrôles aux frontières et refoulerait la plupart des demandeurs d’asile qui tenteraient d’entrer sur le territoire. Cependant, les premières difficultés sont rapidement apparues, tant sur le plan juridique que pratique.

Une opération de façade

Pour l’heure, sur le terrain, l’effet dissuasif reste limité. L’un de nos correspondants en Allemagne a par exemple dû traverser la frontière à sept reprises avant d’être contrôlé. Et ce n’est que lorsqu’il a commencé à se diriger vers le poste de contrôle permanent entre la ville frontalière de Francfort sur l’Oder et la ville polonaise de Słubice qu’il a été contrôlé.

Ce constat met en lumière l’inefficacité relative de la politique : en théorie, l’immigration illégale doit être stoppée, mais en pratique, l’accès au territoire allemand demeure largement possible sans contrôle.

Le contexte géographique rend la tâche particulièrement complexe, puisque l’Allemagne partage environ 4 000 km de frontières terrestres avec ses voisins, comprenant plus de 4 500 routes, chemins et larges zones rurales non surveillées.

Chaos juridique

La décision de renforcer les contrôles répondait aussi à une pression politique, la CDU souhaitant conserver sa crédibilité et ses électeurs face à la montée du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Mais cette tentative de démonstration de fermeté s’est vite heurtée à des obstacles juridiques. L’Allemagne invoque l’article 72 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TUE), permettant des dérogations en cas de menace à l’ordre public. Une justification récemment remise en cause par un tribunal de Berlin.

Ce dernier a jugé illégale l’expulsion de trois demandeurs d’asile à Francfort-sur-l’Oder, faute de preuve d’une menace réelle . Le gouvernement maintient néanmoins sa ligne, arguant que le jugement ne s’applique qu’au cas examiné.

Toutefois, cette décision ouvre la porte à d’autres recours en justice, ce qui pourrait fragiliser la coalition au pouvoir. Le SPD, membre de la coalition gouvernementale tripartie de Friedrich Merz avec la CDU/CSU, plaide pour une coordination des refoulements de migrants au niveau européen.

« Le gouvernement sait qu’il est sur un terrain juridique glissant », analyse Daniel Thym, expert en droit européen de l’immigration.

Selon lui, aucun État membre n’a jusqu’ici obtenu gain de cause devant la Cour de justice de l’UE sur la base de l’article 72. Une procédure judiciaire contre Berlin semble inévitable, mais pourrait prendre des années, laissant au gouvernement une marge de manœuvre à court terme.

Peu de résultats

Les résultats initiaux de la politique migratoire du gouvernement Merz sont limités. Selon le ministère de l’Intérieur, le nombre de refus hebdomadaires est passé de 576 à 838 en deux semaines. Mais seuls 87 des personnes refoulées étaient des demandeurs d’asile, alors que 1 535 personnes ont déposé une demande durant la même période.

Dans les coulisses, la CDU avance des estimations ambitieuses quant aux personnes pouvant être interceptées avec davantage de moyens. Pourtant, sur le terrain, ceux qui sont chargés de faire respecter les règles restent sceptiques.

Le gouvernement a envoyé 3 000 agents supplémentaires aux frontières. Le poste de contrôle de Francfort-sur-l’Oder montre cependant que cet effort n’apporte souvent que peu de valeur ajoutée.

La police fédérale allemande (Bundespolizei) affirme disposer de capacités de surveillance discrète, même dans les zones non patrouillées par des agents en uniforme. Pourtant, selon plusieurs sources policières et associatives, l’effet reste limité. Les passeurs repèrent rapidement les points de contrôle, les contournent facilement, et les migrants tentent souvent leur chance à plusieurs reprises.

« Ils sont ballottés comme des balles de ping-pong », explique Karl Kopp, directeur de l’ONG Pro Asyl.

Point de contrôle frontalier à Francfort sur l’Oder.

Reste à savoir combien de temps le gouvernement pourra maintenir cet effort. Le syndicat de la police a déjà averti que les cadences imposées n’étaient viables que « quelques semaines ».

Sur le fond, le professeur Daniel Thym pense que ces contrôles auront, au mieux, un effet « dissuasif » sur certains migrants, d’autant que le nombre de nouvelles arrivées avait commencé à diminuer avant même l’arrivée de Friedrich Merz au pouvoir.

D’un point de vue politique, cette stratégie pourrait inciter d’autres États européens à réclamer un durcissement général des règles d’asile au niveau de l’UE. « Les pays pourraient finir par s’aligner au lieu de s’affronter sur les rejets et les transferts [de migrants] au titre du règlement de Dublin », estime l’expert.

Mais certains dénoncent un coût humain élevé.

« Cela se fait au détriment des plus vulnérables », alerte Clara Bünger, députée du parti de gauche Die Linke spécialisée dans les questions migratoires. Elle accuse le gouvernement de substituer la solidarité par l’isolationnisme, au risque de fracturer l’Europe : « L’Europe le paiera cher ».

En outre, ces mesures devraient avoir un coût économique.

Les points de passage les plus fréquentés, où l’Allemagne a installé des contrôles permanents, connaissent déjà des embouteillages et des ralentissements. À la frontière franco-allemande, les maires de Strasbourg et de Kehl ont alerté sur les perturbations croissantes du trafic et des échanges.

« Nous avons l’impression de revenir à une époque que nous pensions révolue depuis longtemps », a regretté Wolfram Britz, maire de Kehl.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]