Guerre en Ukraine : le difficile équilibre entre liberté des médias et intérêts de sécurité nationale

Les appels au respect de la déontologie journalistique lors de reportages en Ukraine se multiplient suite aux nombreux cas d’attaques contre des cibles civiles et militaires potentiellement liés à la diffusion de données relatives à ces cibles.

/ EURACTIV.com
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Le 20 juin, deux journalistes polonais ont accusé la chaîne française TF1 d’avoir révélé la position de l’armée ukrainienne dans le Donbass, faisant un mort. [[photofort 77/Shutterstock]]

Les appels au respect de la déontologie journalistique lors de reportages en Ukraine se multiplient suite aux nombreux cas d’attaques contre des cibles civiles et militaires potentiellement liés à la diffusion de données relatives à ces cibles, mais les autorités ukrainiennes peinent à trouver un équilibre.

Reporters sans frontières (RSF) a demandé aux autorités ukrainiennes de lever les restrictions d’accès à certaines zones du pays, suite à des informations faisant état de cas de détention de journalistes.

« Les restrictions liées à la sécurité nationale sont légitimes mais doivent être proportionnées. Au vu des interférences observées sur le terrain, nous demandons instamment au gouvernement ukrainien de publier des directives claires sur les conditions de reportage et de veiller à ce qu’elles soient respectées par toutes les forces impliquées », a déclaré RSF dans un communiqué.

On estime à quelque 9 000 le nombre de reporters accrédités localement en Ukraine, chargés de respecter des consignes spécifiques, telles que ne pas révéler les noms ou les emplacements des unités, filmer les institutions militaires et attendre plusieurs heures avant de rapporter des frappes de missiles ou des bombardements, entre autres.

Le président Volodymyr Zelensky a appelé, fin juin, les journalistes à faire preuve de responsabilité lorsqu’ils effectuent des reportages dans le pays, soulignant les « risques énormes ». Il a déclaré que les forces armées russes pouvaient utiliser les informations diffusées par les médias pour élaborer des attaques.

TF1 sous le feu des critiques

Le 20 juin, deux journalistes polonais ont accusé la chaîne française TF1 d’avoir révélé la position de l’armée ukrainienne dans le Donbass, faisant un mort.

Trois jours auparavant, TF1 avait diffusé un reportage intitulé « Donbass : des drones contre les chars russes », tourné la semaine précédente dans une unité de reconnaissance aérienne ukrainienne. Les journalistes français y ont filmé des positions avancées ukrainiennes et des chars russes au milieu des champs de colza du Donbass, ainsi qu’un poste de commandement de l’unité de drones ukrainienne, dans lequel une carte topographique annotée est filmée mais non floutée à l’écran.

« Nous avons déjà détruit deux chars, ici et ici. Mes positions sont ici, vous étiez ici tout à l’heure. Et c’est ici que mes drones décollent habituellement », explique l’un des soldats à l’équipe de tournage, en pointant du doigt avec son crayon.

Plus tôt dans le reportage, le public français fait également la connaissance de « Kek », qui pilotait les drones de reconnaissance sur le terrain. Il a été tué le 18 juin au milieu de bombardements intensifs, 24 heures après la diffusion des images.

« Il est mort sous les tirs russes après que les journalistes français […] ont révélé les positions ukrainiennes », a déclaré le journaliste polonais Mateusz Lachowski sur son compte Twitter.

« Les journalistes français […] ont promis qu’ils flouteraient ou ne montreraient pas les images qui pourraient révéler les positions de [Kek] […] Malheureusement, ils n’ont pas tenu parole », a-t-il ensuite ajouté sur Facebook.

Un deuxième journaliste, Marcin Wyrwał, qui, avec M. Lachowski, a rencontré l’équipe de tournage française sur place, a confirmé ces accusations dans une tribune publiée sur le site Onet le jour même. « Après leur diffusion, des missiles russes sont tombés sur les emplacements des soldats. Un de mes amis soldats est mort, l’autre est à l’hôpital », a écrit M. Wyrwał.

L’équipe de vérification des faits de Libération, Checknews, a pu confirmer la mort du soldat ukrainien, qu’elle a identifié comme étant Yuri « Kek » Kopchak.

« Il a été tué à la position où les journalistes français ont filmé », a déclaré Mateusz Lachowski à Checknews.

Deux versions différentes

TF1 nie toute responsabilité, affirmant que le lieu où Kek est mort se trouve à 35 kilomètres du lieu filmé.

Le rédacteur en chef adjoint Guillaume Debré a également démenti les accusations des journalistes polonais selon lesquelles la chaîne aurait diffusé des sujets sensibles sans floutage. « Il n’y a pas eu de demande de l’armée ukrainienne pour visionner le sujet [avant diffusion] », a-t-il déclaré.

Contactée par Checknews, l’ambassade d’Ukraine en France a rappelé qu’il existe des consignes claires de ne pas filmer ce qui pourrait indiquer l’emplacement des sites militaires du pays, y compris les cartes, et a appelé à la « responsabilité collective ».

Ce n’est pas le premier incident de ce type.

Aidés par des enquêteurs en ligne pro-russes, des missiles de précision russes ont frappé le 15 juin une usine de fabrication de blindés à l’est de Kiev, tuant au moins trois civils et détruisant l’usine. L’attaque s’est produite après qu’une chaîne d’information ukrainienne a diffusé un reportage sur la façon dont l’usine transformait du matériel russe saisi en vue de son utilisation par l’armée ukrainienne.

Si ces risques semblent avoir poussé les autorités ukrainiennes à restreindre l’activité journalistique, RSF les invite à agir avec retenue. « Dans un pays démocratique, la guerre n’est pas une raison pour entraver le travail des journalistes », a déclaré Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF.

RSF a mis en avant de multiples rapports de journalistes qui n’ont pas été autorisés à se rendre sur le terrain, ont été détenus aux points de contrôle et ont subi des pressions pour faire des reportages et publier de la propagande.

Véronique de Viguerie, photojournaliste française, a déclaré à RSF qu’elle s’est constamment sentie poussée à présenter les soldats ukrainiens comme des victimes et non comme des agresseurs.

« Les autorités ukrainiennes considèrent les journalistes étrangers comme des relais d’influence plutôt que des véhicules d’information », a déclaré un autre reporter, sous couvert d’anonymat. « J’ai été détenu pendant plusieurs heures par des milices locales, puis interrogé par le SBU [Service de sécurité de l’Ukraine] pour des photos anodines, alors que mon accréditation était en règle. »

Tout en reconnaissant la nature sensible des reportages de guerre, RSF a souligné que les reporters risquaient également leur vie et a condamné ces abus, notant que les autorités ukrainiennes devraient éliminer les obstacles inutiles pour les médias.