Investissements dans la défense : la BEI dans le viseur de l’agence de notation Moody’s

L’agence de notation Moody’s serait prête à examiner les implications potentielles l’assouplissement prévu des critères de prêt de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour favoriser les investissements dans une plus large gamme d’actifs militaires et de défense, selon les informations d’Euractiv.

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L’une des principales conditions préalables à toute extension des activités de prêt traditionnelles de la BEI dépendrait de sa capacité à conserver ses notations élevées, tant en matière de crédit que d’ESG. [Shutterstock-Daniel J. Macy]

L’agence de notation Moody’s serait prête à examiner les implications potentielles l’assouplissement prévu des critères de prêt de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour favoriser les investissements dans une plus large gamme d’actifs militaires et de défense, selon les informations d’Euractiv.

L’agence de notation américaine — l’une des trois grandes agences mondiales avec Standard & Poor’s et Fitch — a déclaré qu’elle devrait examiner attentivement l’impact de tout changement des critères de prêt de la BEI pour les biens à double usage (militaire et civil). Jusqu’à présent, ces critères limitaient les investissements de la banque en matière de défense aux projets dont les recettes de l’application civile dépassaient ceux de l’utilisation militaire.

Kathrin Muehlbronner, vice-présidente senior de Moody’s Ratings, a confié à Euractiv que Moody’s avait actuellement une « évaluation de solvabilité très positive » de la BEI, « comparable aux notes très élevées que nous attribuons à la Banque asiatique de développement ou à la Banque mondiale », mais que des changements considérables dans ses investissements en matière de défense pourraient justifier une réévaluation.

Euractiv rapportait en mars que la BEI étudiait les moyens de réviser ses critères de prêt face à la pression croissante des États membres, des ministres de la Défense de l’UE et du Parlement européen pour débloquer des investissements plus importants dans le domaine de la défense.

Cela impliquerait soit de modifier sa définition du double usage  — pour favoriser l’aspect militaire de l’équation — soit de s’orienter vers des équipements, projets et infrastructures militaires plus directs, au-delà du double usage.

L’évaluation des exigences environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) fait partie de la notation que Moody’s attribue à la BEI et à d’autres banques multilatérales de développement qui émettent des obligations sur les marchés des capitaux afin de lever des fonds pour des investissements. Moody’s évalue « l’exposition de l’émetteur aux risques ESG et l’impact de ces risques sur la solidité du crédit de l’émetteur », a expliqué Mme Muehlbronner, avant d’ajouter :

« En tant que banque de l’UE pour le climat et le développement, la BEI est un chef de file en matière d’investissement durable : les investissements dans le domaine de la défense n’inciteraient-ils pas certains grands investisseurs ESG à se détourner de ces investissements ? »

« Le tournant sera le suivant : quand [une exposition plus large aux actifs militaires et de défense] deviendra-t-elle un problème pour les investisseurs ESG ? C’est un aspect que nous examinerons. »

Mme Muehlbronner a déclaré qu’il s’agirait « en grande partie de la taille de son portefeuille de défense en tant que part de son portefeuille plus large : c’est-à-dire si nous le voyons atteindre un pourcentage substantiellement plus élevé du total des engagements annuels de la BEI ».

Selon elle, à l’heure actuelle, « l’impact des considérations ESG sur l’évaluation du risque de crédit de la BEI est positif — la notation de la BEI est plus élevée qu’elle ne le serait si les considérations ESG ne faisaient pas partie de cette évaluation ».

« Les considérations sociales et de gouvernance sont actuellement les principaux éléments positifs de la note élevée de la BEI », a affirmé Mme Muehlbronner, car Moody’s considère que l’exposition de la BEI au risque environnemental est « indirecte, et donc neutre ».

« Nous examinerons dans quelle mesure ce changement pourrait affecter notre évaluation positive de l’exposition de la BEI aux facteurs de risque sociaux. »

Première agence à évoquer la révision de la note de la BEI

L’une des principales conditions préalables à toute extension des activités de prêt traditionnelles de la BEI dépendrait de sa capacité à conserver ses notations élevées, tant en matière de crédit que d’ESG.

En particulier, sa notation AAA permet au prêteur d’obtenir des conditions d’emprunt très favorables sur les marchés. Il s’agit d’une priorité essentielle pour les actionnaires de la banque — les 27 États membres de l’Union européenne — que ni la banque ni les gouvernements nationaux ne souhaitent mettre en péril.

Moody’s est la première agence de notation à confirmer que la notation de crédit globale de la BEI — et pas seulement sa notation ESG — serait examinée en cas de tels changements. Jusqu’à présent, seule la notation ESG de la banque a été remise en question après le premier rapport d’Euractiv.

Mme Muehlbronner a affirmé qu’une autre raison d’examiner de près les investissements plus importants de la BEI dans le domaine de la défense et de l’armée, outre leur impact sur les considérations de risques sociaux et ESG, serait leur effet potentiel sur la transparence concernant la qualité du portefeuille de la banque.

En effet, Anna Roggenbuck, qui supervise la politique de la BEI au sein de l’organisation non gouvernementale indépendante Bankwatch Network, a expliqué que les projets de défense avec une composante militaire plus prononcée seraient plus opaques.

« En raison de la nature plus secrète et hautement confidentielle de ces projets, ils offriraient beaucoup moins de visibilité et de transparence à long terme au public », a indiqué Mme Roggenbuck à Euractiv. « Ils ne répondraient donc pas au type de transparence requis pour les actifs habituellement financés par les banques multilatérales de développement, telles que la BEI. »

À l’heure actuelle, Moody’s n’examine pas les risques financiers par catégorie d’actif, mais plutôt le portefeuille d’investissements de la banque dans son ensemble. L’approche de l’agence de notation pourrait toutefois changer si la BEI venait à intensifier ses investissements dans des actifs liés à l’industrie de défense, souligne Mme Muehlbronner.

« Si la BEI commençait à investir dans une part plus importante d’actifs de défense ou d’autres actifs militaires au-delà du double usage, alors nous voudrions probablement avoir une vue d’ensemble plus détaillée de ce dans quoi elle investit — et comment la BEI assure la visibilité et la qualité du crédit », a-t-elle expliqué.

Augmenter les financements en matière de défense pourrait également conduire à un dépassement du ratio de levier de la banque (un indicateur de l’endettement d’une entité) qui la limite à prêter seulement 2,5 fois le montant de son capital de base. Tout investissement supplémentaire devrait s’ajouter aux 90 à 95 milliards d’euros d’engagements annuels de la BEI en faveur de projets liés au climat et au développement.

En tant qu’indicateur du niveau de capitalisation de la banque, le ratio d’endettement est l’une des variables examinées par Moody’s, au même titre que des aspects tels que la liquidité et la diversité de l’accès au marché.

Vers une baisse de la notation de la BEI ?

Mme Muehlbronner a assuré que malgré le fait qu’elle soit « l’une des institutions les plus endettées », la BEI a maintenu « un très bon capital ».

« La performance de son portefeuille de prêts est superbe, et l’adéquation du capital compense en quelque sorte son effet de levier relativement plus élevé », a-t-elle reconnu.

Cela signifie également que, dans l’ensemble, une exposition plus forte au secteur de la défense n’est pas nécessairement synonyme de notes plus basses, a ajouté Mme Muehlbronner.

« La BEI a toujours fait preuve d’une très bonne gestion des risques », a-t-elle déclaré. « Si les actionnaires lui ont demandé d’investir dans des actifs légèrement plus risqués, elle leur a demandé de fournir une compensation ou une atténuation, soit en levant davantage de capitaux, soit en offrant des garanties de l’UE. »

Mme Muehlbronner a ajouté que dans le cas de la BEI, la volonté de ses actionnaires de protéger le prêteur en cas de problème « a toujours été très forte ».

« Si les actionnaires décident collectivement de modifier la position de la banque, c’est généralement le signe qu’ils sont engagés dans ce changement. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet]