La nationalisation d'EDF, une mesure "inévitable" pour assurer le programme nucléaire français
À l'aune des difficultés d'EDF, de nombreux observateurs préconisaient la nationalisation d'EDF. Pour EURACTIV, Professeur Jean-Michel Gauthier, directeur de la Chair Énergie & Finance de HEC Paris, revient sur une décision qui était, selon lui, "inévitable".
À l’aune des difficultés d’EDF, de nombreux observateurs préconisaient déjà la nationalisation de l’énergéticien français, avant même que le gouvernement n’en fasse l’annonce. Pour EURACTIV, le professeur Jean-Michel Gauthier revient sur une décision qui était, selon lui, « inévitable ».
Mercredi dernier (6 juillet), à l’annonce du gouvernement, les oppositions sont restées prudentes. La gauche unie (NUPES) demande que le gouvernement apporte des garanties sociales, tandis que l’extrême-droite fustige une mesure inutile, puisque l’État détient déjà 84% du capital de l’entreprise.
Quoi qu’il en soit, pour le professeur Jean-Michel Gauthier, directeur de la Chaire Énergie & Finance à HEC Paris, la « nationalisation » d’EDF — ou plutôt son « retrait de la cote » puisqu’il n’est pas question pour l’heure de revenir sur le statut de société anonyme de l’entreprise — était « inévitable ».
Selon lui, la décision ne pouvait être retardée, au regard du « millefeuille de contraintes réglementaires et économiques que lui impose l’État depuis plus de 15 ans » et du programme de relance nucléaire annoncé par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle.
ARENH, rachats, bouclier tarifaire, …
Parmi les contraintes, l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) concentre les débats. Ce dispositif impose à EDF de vendre une partie de son électricité nucléaire à la concurrence à un prix défini (42€/MWh), puis d’en racheter sur les marchés comme n’importe quel fournisseur.
Or, du fait de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine, le prix actuel du marché dépasse allègrement les 200€/MWh, selon le gestionnaire du réseau électrique français RTE.
Par conséquent, EDF vend à perte, afin d’alimenter la concurrence. Une véritable aberration selon les syndicats et nombre d’observateurs qui dénoncent le « pillage » de l’électricien français.
Autre contrainte : le rachat de 75% des parts de Framatome (ex-Areva NP) pour un prix bien supérieur aux attentes. Une tendance qui se vérifie pour d’autres rachats.
Enfin depuis peu, l’État demande à EDF de payer la facture du « bouclier tarifaire » (8 milliards d’euros) qui permet de limiter la hausse des prix de l’énergie pour les particuliers en ces temps de crise.
Pour toutes ces raisons et d’autres encore, la capitalisation boursière de la société s’est effondrée en quelques années, passant de plus de 150 milliards d’euros en 2007, à moins de 40 milliards aujourd’hui.
À cela s’ajoute une dette de plus de 43 milliards d’euros, alimentée par les retards pris sur les chantiers de construction de ses nouveaux réacteurs de quatrième génération.
Socialiser les pertes ?
Malgré ces défis, Pr. Gauthier assure que la sortie de cotation de l’énergéticien n’a pas le caractère d’une « socialisation des pertes » dont le contribuable ferait les frais.
En vue de la chute de la capitalisation boursière de l’entreprise, les investisseurs mécontents n’ont pas attendu l’annonce du gouvernement pour quitter le navire, assure-t-il.
En outre, le professeur insiste : « parmi les détenteurs de la dette d’EDF, il n’y en a pas un qui tremble », dans la mesure où « l’État ne laissera jamais tomber un ex-leader mondial et sa quasi-unique » entreprise de service public. Dès lors, le défaut de l’État est hautement improbable.
Mieux encore, dans le cas d’une prise de participation à 100% du capital de l’entreprise, ses capacités d’endettement seront renforcées et accessibles à des taux plus bas.
« Pour moi, [la dette] n’est pas du tout le sujet », assène-t-il, jugeant que c’est même « non pertinent, au regard des sujets majeurs de politique énergétique et industrielle de la France ».
Grand Carénage, nouveaux réacteurs
Selon lui, les principaux défis sont donc ailleurs. L’entreprise doit en effet assurer plusieurs programmes d’ampleur, comme celui de l’allongement de la durée de vie des centrales nucléaires actuelles.
Le coût de ce programme intitulé « Grand Carénage » est estimé à plus de 50 milliards d’euros d’ici à 2030, hors coûts d’exploitation.
L’énergéticien doit également assurer la mise en œuvre des projets du Président de la République qui annonçait en novembre vouloir construire six nouveaux réacteurs de quatrième génération de type EPR. Coût de l’opération : entre 50 et 60 milliards d’euros selon les estimations.
Ensemble, ces deux programmes coûteraient ainsi de 100 à 110 milliards d’euros à EDF, ce qui peut soulever une « certaine crainte » quant à savoir si l’État « va avoir une vision claire » une fois seul à la tête de l’entreprise, déclare le professeur Gauthier.
« Là sont les grands sujets : que fait-on de l’EPR 2, des réacteurs de 3ème génération, du projet ASTRID et des petits réacteurs modulaires (SMR) ? », avance-t-il, s’interrogeant sur la capacité de l’État à assumer les moyens de ses ambitions.
Que faire des renouvelables ?
En outre, ces projets ne concernent que l’énergie nucléaire et ne répondent en rien aux interrogations sur la capacité d’EDF à assurer le déploiement des énergies renouvelables, l’autre grande priorité du gouvernement.
« Aujourd’hui, compte tenu de la bulle autour de la finance verte, il n’y a aucune raison pour que ce soit l’État qui détienne des capacités en solaire ou en éolien », déclare Pr. Gauthier.
« On peut donc imaginer [que l’on] revienne à la case départ […], c’est-à-dire que l’État mette sur le marché le portefeuille d’EDF renouvelables, filiale détenue à 100% par EDF », avance-t-il.
Un projet qui, s’il était confirmé, pourrait raviver l’hostilité des syndicats envers l’État et son projet Hercule de division des activités de l’énergéticien.
Pour l’heure, le PDG de l’entreprise, Jean-Bernard Lévy, assurait sur BFM TV lundi (11 juillet) qu’il fallait « garder un EDF unique ». L’énergéticien numéro 1 sans renouvelables serait une sombre « utopie », clame-t-il.
Ainsi, qu’il s’agisse du déploiement de son programme nucléaire ou de la relance (ou non) des débats sur la division des activités de l’énergéticien, l’État doit être le « seul pilote » à bord et le « seul décisionnaire » conclut le professeur Gauthier.
[Edité par Frédéric Simon]