La récolte des fruits et légumes nécessite toujours plus de travailleurs extra-européens
La pénurie de main-d'œuvre pousse la France et les pays européens à employer de plus en plus de travailleurs saisonniers étrangers, notamment extra-européens, ce qui engendre des problèmes de logement et de concurrence entre pays membres.
La pénurie de main-d’œuvre pousse la France et les pays européens à employer de plus en plus de travailleurs saisonniers étrangers, notamment extra-européens, ce qui engendre des problèmes de logement et de concurrence entre pays membres.
Alors que la période de récoltes des fruits et légumes bat son plein, le manque de main-d’œuvre se fait ressentir en France. Ces dernières semaines, des maraîchers, en particulier les producteurs d’asperges, n’ont eu d’autres choix que d’abandonner une partie de leur production faute de bras.
« Il y a une pénurie de main-d’œuvre globale pour les récoltes de fruits et légumes principalement. Avec 10 % de besoin supplémentaire cette année, il y a une grosse tension, les maraîchers et arboriculteurs ont du mal à recruter », explique à EURACTIV Laurent Paillat président de l’Association Nationale pour l’Emploi et la Formation en Agriculture (ANEFA), lui-même maraîcher dans le Gard.
Le problème ne date pas d’hier. Chaque année, les exploitations françaises signent environ 461 000 contrats saisonniers. Selon l’ANEFA, les deux tiers rencontrent tous les ans des difficultés, et cela peut monter jusqu’à 80 % dans certaines filières comme l’horticulture.
Le faible taux de chômage (3% dans le secteur), des travailleurs locaux qui refusent de s’adonner à des tâches aussi physiques, des contrats courte durée : la désertion des champs par les Français tend aujourd’hui à s’accentuer. Ajouté à cela une concurrence féroce entre les secteurs du tourisme, du bâtiment et de l’agriculture, visant une main-d’œuvre similaire.
Les extraeuropéens plus nombreux dans les champs
Conséquence de cette demande en hausse, le recours à la main-d’œuvre étrangère a atteint des sommets ces dernières années.
« Dans nos équipes, nous avons 98 % de travailleurs roumains, et 100 % pour la récolte dans les champs », confie à EURACTIV Jean-Charles Jost, maraîcher à Bilwisheim (Bas-Rhin), qui emploie 70 personnes, notamment pour récolter les asperges.
Le cas n’est pas isolé. Selon l’ANEFA près de la moitié des exploitations françaises (46 %) déclarent employer des étrangers, faute de main-d’œuvre locale. Ils sont environ 276 000 à fouler les cultures chaque année.
En Allemagne, sur les 300 000 travailleurs agricoles saisonniers, beaucoup viennent d’Europe centrale et orientale, en particulier de Pologne et de Roumanie, selon un rapport du Parlement européen. Alors qu’en Espagne, une grande partie des 150 000 travailleurs étrangers sont des ressortissants extra-européens, en particulier des Marocains.
Si le nord de la France a généralement recours à une main-d’œuvre européenne – Roumains, Bulgares, Polonais – le sud du pays recrute depuis longtemps des extra-européens originaires du Maghreb, à la faveur d’accords bilatéraux signés dans les années 60 avec le Maroc et la Tunisie.
Toutefois, depuis quelques années, les saisonniers européenns tendent à se retirer au profit des extra-européens.
« Il y a encore quelques années, nous avions beaucoup de Polonais dans le Sud, mais les salaires ont augmenté chez eux, nos contrats ne les intéressent plus », confesse à EURACTIV, Françoise Roch, productrice de fruits dans le Tarn-et-Garonne et présidente de la Fédération nationale des producteurs de fruits. Elle ne travaille désormais qu’avec des Marocains.
De l’autre côté du pays, à la frontière allemande, Jean-Charles Jost employait encore 16 Polonais l’année dernière, il n’en reste plus un seul. « Les Roumains partiront à leur tour dans quelques années, c’est certain. Des collègues de ma région commencent déjà à recruter des Marocains pour récolter le houblon », annonce le maraîcher.
Selon les chiffres de la direction générale des étrangers en France (DGEF), relayés par Le Monde, la France a délivré 22 000 autorisations de travail saisonnier à des étrangers hors UE, contre 1000 en 2012. Aujourd’hui, 75 % des saisonniers français sont Marocains.
Harmonisation européenne
Si la plupart des exploitations trouvent tant bien que mal des bras pour la récolte chaque année, la demande augmente – 10 % de plus en 2023 -, les démarches administratives de plus en plus lourdes et les conditions d’accueil doivent être à la hauteur.
« Les pouvoirs publics doivent mettre des logements à disposition, faciliter la délivrance de permis de construire et alléger les contraintes administratives. Nous devons loger ces gens dans de bonnes conditions », insiste Françoise Roch, qui a la chance de pouvoir héberger les saisonniers chez elle.
Une exploitation sur trois, selon l’ANEFA, rencontre des difficultés à loger les travailleurs.
La présidente de la Fédération nationale des producteurs de fruits propose également d’étendre la durée des contrats pour les travailleurs extraeuropéens – aujourd’hui limitée à 6 mois maximum – pour pallier la pénurie de travailleurs qui commence à se faire ressentir en hiver, pendant la période de taille.
A l’échelle européenne, les maraîchers et arboriculteurs pointent les différences de salaires, de coût de la main-d’œuvre, de charges, qui mettent les pays en concurrence directe. Tous demandent une harmonisation des normes environnementales, mais aussi sociales et fiscales entre les pays membres.
Jean-Charles Jost constate également que, depuis l’instauration d’un salaire minimum en Allemagne – plus de 12 euros de l’heure contre 11,5 euros en France – les employés préfèrent offrir leurs services outre-Rhin.
Si le recours accru à la main-d’œuvre européenne et nord-africaine est une nécessité aujourd’hui au dire des agriculteurs, la situation reste fragile.
« Nous avons déjà perdu un marché important de fruits avec la Russie. Si demain l’UE entre en conflit avec le Maroc, que ferons-nous ? » s’interroge Françoise Roche.
Pour Laurent Paillat, les Français peuvent retourner dans les champs, à condition de redorer le blason de ces métiers, trop souvent dénigrés selon lui. « C’est un métier agréable, on peut commencer salarié et finir cadre avec de bonnes rémunérations. On travaille dehors ou sous serre, avec une forme de liberté ».
Car même avec l’apport de main-d’œuvre étrangère les difficultés risquent de s’accroître dans les années à venir. La diminution inéluctable des produits phytosanitaires va nécessiter de nouvelles ressources humaines. Pour répondre aux cris d’alarme des agriculteurs, Elisabeth Borne s’était dite prête, dans un récent entretien au Figaro, à discuter d’un titre de séjour facilité pour les secteurs ayant du mal à recruter, comme l’agriculture.
Selon les prévisions du Parlement européen, la diminution de la main-d’œuvre agricole disponible va se poursuivre jusqu’en 2030, de 2 % par an, compensée « que partiellement » par l’arrivée de travailleurs migrants.