Le grand théâtre des clusters
Également dans l'édition de lundi : Kallas, recrutement au sein de l'UE, « à titre personnel »
ACCORD DE PAIX ÉTATS-UNIS–IRAN : Dans la nuit, Donald Trump a déclaré que les États-Unis et l’Iran étaient convenus de la « cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts », une cérémonie de signature étant attendue vendredi en Suisse. Qualifiant l’accord de « conclu », le président américain a indiqué avoir autorisé la réouverture du détroit d’Ormuz : « Navires du monde entier, démarrez vos moteurs. Que le pétrole coule ! »
Vous lisez Rapporteur du lundi 15 juin. Ici Eddy Wax, avec Nicoletta Ionta à Bruxelles.
À retenir :
🟢 Élargissement : quelle est la prochaine étape ?
🟢 Déluge de réactions à notre exclusivité sur Kallas
🟢 L’IA bientôt chargée de filtrer les candidats aux emplois de l’UE
L’Europe, vue de Bruxelles
Peu de victoires faciles sont à attendre à l’issue de cette semaine à forts enjeux politiques. Lors du sommet de jeudi et vendredi, les dirigeants s’affronteront sur la taille du prochain budget pluriannuel de l’UE, peineront à définir une stratégie cohérente vis-à-vis de la Chine et se livreront à un nouvel échange stérile sur Israël, où de nouvelles sanctions risquent d’être bloquées par Prague.
Il n’est donc guère surprenant que les responsables européens se raccrochent à la seule note positive du moment : l’élargissement de l’Union européenne.
Pour la première fois depuis l’adhésion de la Croatie en 2013, un nouvel élan semble porter la politique d’élargissement de l’UE. Aujourd’hui à Luxembourg, l’Ukraine et la Moldavie donneront officiellement le coup d’envoi des négociations en ouvrant leur premier « cluster » de réformes, tandis que le Monténégro, premier de la classe des candidats, franchira une nouvelle étape.
L’élan en faveur de l’élargissement projette l’image d’une Union en expansion, attractive, animée par un sentiment renouvelé de mission commune et d’unité.
Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière les publications enthousiastes sur les réseaux sociaux célébrant les progrès de l’Ukraine se cache un épais maquis d’obstacles politiques, des deux côtés.
Péter Magyar a rendu cette avancée possible en levant le veto hongrois après avoir obtenu un accord sur les droits de la minorité hongroise en Ukraine. Mais il a également laissé entendre que l’adhésion de l’Ukraine devrait être envisagée sur un horizon de dix à quinze ans. Rien n’empêche qu’un autre État membre prenne à l’avenir le processus d’adhésion de Kiev en otage.
L’Ukraine espère ouvrir les cinq clusters restants cet été. Une ambition considérable, surtout si l’on se rappelle la réticence de la France, l’an dernier, à l’idée de simplement clôturer quelques chapitres de négociation pour le Monténégro.
Les gouvernements européens les plus réservés sur l’élargissement, conscients des sensibilités électorales dans des pays confrontés à des scrutins serrés, chercheront probablement à ralentir le rythme et à distiller plus parcimonieusement les avancées accordées à l’Ukraine. Les États membres restent divisés sur l’opportunité d’ouvrir immédiatement d’autres clusters, m’a confié un diplomate haut-placé.
Bruxelles renvoie désormais clairement la balle dans le camp de Kiev. Lors d’une visite dans la capitale ukrainienne la semaine dernière, la commissaire à l’Élargissement, Marta Kos, a insisté sur la nécessité de poursuivre les réformes et de préserver une unité politique transpartisane.
En privé, des responsables européens s’inquiètent de l’instabilité au sein de la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, qui freinerait les progrès. Ils estiment également que le rythme des réformes a ralenti depuis l’an dernier, notamment après le fiasco autour de la législation anticorruption. Depuis lors, des accusations de corruption ont atteint l’entourage proche de Volodymyr Zelenskyy.
Une grande partie du travail technique est déjà achevée, Bruxelles ayant mis à profit la période du veto hongrois pour avancer sur les préparatifs. Mais ce travail minutieux pourrait malgré tout devenir caduc. L’UE craint qu’une future paix avec la Russie ne lui impose une date d’adhésion de l’Ukraine.
Tous les discours de l’UE sur sa capacité à reprendre le rôle de médiateur délaissé par Washington sonnent creux tant qu’aucun consensus n’émerge sur la manière d’accélérer l’adhésion de l’Ukraine.
Si les dirigeants parviennent à progresser sur un plan de secours – peut-être inspiré de la récente proposition de Friedrich Merz en faveur d’une forme d’adhésion associée – alors la semaine n’aura pas été totalement perdue.
Kallas sous le feu des critiques après ses propos sur l’« apartheid »
Selon le haut responsable chrétien-démocrate allemand Armin Laschet, la comparaison faite par Kaja Kallas entre le traitement des Palestiniens par Israël et l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid a porté atteinte à la crédibilité de l’Europe sur la scène internationale.
Rapporteur avait été le premier à révéler les propos de Kallas, tenus à huis clos au Mexique le mois dernier. La cheffe de la diplomatie européenne n’a pas encore réagi publiquement à la controverse, bien qu’elle ait réaffirmé son soutien à une solution à deux États lors d’un discours prononcé vendredi à Paris.
« Si les États membres de l’UE permettent à Mme Kallas de discréditer semaine après semaine la politique étrangère européenne par des déclarations imprudentes, nous assisterons à un grave retour des initiatives nationales unilatérales, ce qui affaiblirait l’Europe dans le monde », a déclaré Laschet, ancien dirigeant de la CDU et actuel président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag.
L’American Jewish Committee a appelé Kallas à clarifier ses propos, estimant que cette déclaration « alimente une dangereuse campagne visant à délégitimer Israël ».
Parallèlement, la Commission européenne a de nouveau pris ses distances avec les déclarations faites l’an dernier par Teresa Ribera, selon lesquelles Israël commettrait un génocide à Gaza. Répondant vendredi à l’eurodéputé libéral allemand Moritz Körner, elle a indiqué que Ribera s’exprimait alors « à titre personnel ».
Le même argument ne peut toutefois être invoqué pour Kallas. L’Estonie figure parmi les soutiens les plus résolus d’Israël au sein de l’UE, et Israël a ouvert une nouvelle ambassade à Tallinn l’an dernier.
La Commission confie les CV à l’IA
L’office européen de sélection du personnel (EPSO) ne parvient plus à suivre le nombre de candidats aux postes des institutions européennes et se tourne vers un outil d’intelligence artificielle reposant sur une technologie américaine afin de présélectionner et classer les candidatures.
Le dernier concours généraliste de l’UE, qui donne aux candidats retenus accès à une très convoitée liste de réserve pour des postes permanents dans la fonction publique européenne, a attiré 174 922 candidatures – soit près de trois fois plus qu’attendu.
Après deux ans de développement, l’outil approche de sa phase finale de tests. S’il est concluant, il pourrait être déployé auprès d’un groupe restreint d’utilisateurs dès cet été, selon des responsables européens et des documents internes consultés par Euractiv. Lisez l’article complet de Miriam Sáenz de Tejada (en anglais).
Préparez-vous à une plénière pas comme les autres
Les eurodéputés affluent à Strasbourg, où le Parlement européen s’apprête à tester de nouvelles façons de dynamiser ses séances plénières.
Dans un courriel interne envoyé la semaine dernière aux groupes politiques, Markus Winkler, le deuxième plus haut fonctionnaire du Parlement, a détaillé sept réformes qui seront mises à l’essai.
Parmi elles figurent l’élargissement du recours aux « cartes bleus » afin d’encourager les échanges entre députés, la possibilité pour les commissaires d’intervenir au cours des débats plutôt qu’uniquement à leur ouverture et à leur clôture, ainsi qu’une fin de séance plus précoce afin de concentrer davantage les affrontements politiques.
Une « séance de contrôle » prévue mardi après-midi donnera également aux élus du PPE l’occasion d’interroger la Commission sur l’un de leurs sujets favoris : la réduction de la charge réglementaire pesant sur les PME.
L’extrême droite se divise sur la défense
L’écart se creuse entre les partis nationalistes de droite en Europe sur les questions de défense, à l’approche d’un cycle électoral décisif.
De nouvelles données mettent en évidence des divisions croissantes au sein du groupe Patriotes pour l’Europe, désormais le groupe le moins cohésif du Parlement en matière de politique de défense, rapporte mon collègue Pietro Guastamacchia. « La défense est le dossier qui transforme le troisième groupe du Parlement en une mosaïque de partis nationaux », conclut une nouvelle étude. Lisez l’article complet en anglais).
Le dernier signal d’alarme européen sur l’IA
Anthropic a annoncé vendredi qu’elle couperait l’accès des utilisateurs non américains à ses modèles d’IA les plus avancés en cybersécurité, sur instruction de Washington, suscitant de nouveaux avertissements en Europe quant à sa dépendance aux technologies américaines.
Bruxelles a estimé que cette décision « souligne encore davantage le besoin de souveraineté technologique de l’Europe », tandis que des responsables politiques à travers le continent ont appelé à accélérer le développement de capacités européennes en matière d’IA. Lire l’article complet.
Voici trois nouveaux articles d’Euractiv :
- Le camp pro-européen islandais fait valoir ses arguments
- Dans les coulisses de la stratégie finlandaise de stockage
- Opinion : l’Europe a besoin d’une souveraineté en matière de renseignement
Rond-point Schuman
« TROIS SOMMETS, UNE BOUSSOLE » : C’est le slogan pour le moins déroutant retenu par l’Irlande, la Lituanie et la Grèce pour leur programme commun de présidence du Conseil de l’UE sur 18 mois. L’Europe ne peut-elle plus se permettre qu’une seule boussole ? Partager une direction commune n’est-il pas plus important que de se partager un instrument d’orientation ? Et, au fond, l’Europe est-elle devenue un triangle ? Autant de questions qui restent sans réponse…
UN MARIAGE À L’ÉPREUVE DE L’ÉLARGISSEMENT : Marta Kos a plaisanté en affirmant qu’elle échangeait plus souvent avec son homologue ukrainien, Taras Kachka, qu’avec son propre mari.
Les capitales
BERNE 🇨🇭
Les électeurs suisses ont rejeté une initiative du parti de droite dure UDC (SVP) visant à plafonner la population du pays à 10 millions d’habitants d’ici 2050, près de 55 % des votants s’y étant opposés. Ce résultat dissipe les craintes de perturbations économiques et de nouvelles tensions avec l’UE, les opposants ayant averti que la mesure pourrait s’apparenter à un « Brexit suisse ». La participation a atteint près de 59 %, bien au-dessus des moyennes récentes.
– Christina Zhao
ROME 🇮🇹
La plus grande foire du livre indépendante d’Italie, Più Libri Più Liberi, a déclenché une polémique politique après avoir exigé des éditeurs qu’ils signent une déclaration antifasciste pour pouvoir y participer. Giorgia Meloni a dénoncé une mesure relevant de la « pure censure », accusant la gauche d’utiliser l’antifascisme pour exclure les opinions non progressistes. L’opposition a répliqué, le dirigeant du Mouvement 5 Étoiles Giuseppe Conte qualifiant la controverse de « surréaliste », tandis que Nicola Fratoianni (AVS, centre gauche) a mis en doute l’attachement de Meloni à l’antifascisme.
– Alessia Peretti
PARIS 🇫🇷
La police a fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau après que des manifestants vêtus de noir ont lancé pierres, bouteilles et pétards lors d’une manifestation anti-G7 organisée dimanche dans la ville voisine de Genève, quelques heures avant l’ouverture du sommet à Évian. Si la majorité des quelque 20 000 manifestants sont restés pacifiques, les autorités suisses ont indiqué qu’environ 600 militants « black bloc » avaient pris part aux affrontements, au cours desquels des voitures ont été incendiées et des bâtiments endommagés.
– Christina Zhao
BUDAPEST 🇭🇺
Le Parlement hongrois doit voter ce lundi sur un amendement constitutionnel instaurant une limitation rétroactive à huit ans du mandat de Premier ministre, une mesure destinée à empêcher le retour au pouvoir de l’ancien chef du gouvernement Viktor Orbán. Soutenu par la majorité constitutionnelle du parti au pouvoir Tisza, le texte prévoit également le placement sous contrôle de l’État des fondations d’intérêt public (KEKVA). Des juristes et des partis d’opposition de droite dénoncent le caractère rétroactif de la réforme et ses implications pour les droits de propriété.
– Mátyás Varga
BUCAREST 🇷🇴
Les négociations pour la formation d’un gouvernement en Roumanie ont sombré dans la tourmente dimanche après le retrait de l’eurodéputé Eugen Tomac de la course au poste de Premier ministre, faute, selon plusieurs sources informations, d’avoir obtenu le soutien du Parti national libéral (PNL, centre droit). Le président Nicușor Dan a ensuite désigné le dirigeant régional du PNL Adrian Veștea comme candidat au poste de Premier ministre. Mais le chef du PNL et Premier ministre sortant, Ilie Bolojan, a dénoncé une initiative « hostile » et une « tentative de division » du parti, révélant les fractures croissantes au sein de la coalition au pouvoir.
– Matei Rosca
BELGRADE 🇷🇸
Le président Aleksandar Vučić a déclaré dimanche qu’il prévoyait de démissionner dans un délai de trois à quatre mois, sans qu’il soit encore clair si la Serbie organiserait alors une seule élection présidentielle anticipée ou des élections présidentielle et législatives simultanées. Il avait auparavant laissé entendre que des législatives pourraient être organisées peu après l’été. Son parti, le SNS, prévoit un rassemblement devant le Parlement le 27 juin, tandis que les étudiants manifestants doivent se réunir à Kraljevo le lendemain.
– Bronwyn Jones
STOCKHOLM 🇸🇪
Les Verts et le Parti du centre suédois tenteront de bloquer le projet du gouvernement visant à durcir les règles de rétention des enfants migrants en invoquant une garantie constitutionnelle rarement utilisée. Le mécanisme, qui sera débattu dimanche avant un vote parlementaire lundi, suspendrait le texte le temps de vérifier sa conformité aux droits fondamentaux. Son activation nécessite le soutien d’au moins un sixième des députés. Les critiques estiment que les mesures priveraient des enfants de leur liberté alors même qu’ils n’ont commis aucun crime.
– Charles Szumski
BERLIN 🇩🇪
Le ministre allemand du Numérique, Karsten Wildberger, est sous pression après des accusations selon lesquelles il aurait utilisé l’intelligence artificielle pour rédiger des discours et tribunes sans le mentionner. Une enquête de Die Zeit affirme que plusieurs discours semblent avoir été largement générés par IA, tandis que deux articles publiés dans de grands journaux auraient été rédigés avec son assistance. Un porte-parole du ministère a indiqué que le responsable CDU utilisait l’IA comme un « outil d’aide » et que les équipes éditoriales n’en avaient pas été informées. Le ministre-président de Thuringe, Mario Voigt, a récemment fait l’objet de critiques similaires.
– Victoria Becker
Editrices.teurs : Nicoletta Ionta, Eddy Wax, Christina Zhao, Sofia Mandilara, Charles Szumski
Contributeurs.trices : Victoria Becker, Magnus Lund Nielsen, Sarantis Michalopoulos, Thomas Moller Nielsen, Mátyás Varga, Elisa Braun, Matei Rosca, Bronwyn Jones
Traducteur: Charles Szumski