Le pouvoir d’achat s’installe au cœur des débats européens

La lourde question de la hausse des prix s’impose dans le débat public français, alors que l’urgence sociale est au plus haut. Le gouvernement tente de faire face en soutenant la croissance par la consommation, au risque de faire exploser les niveaux de dépenses publiques.

Euractiv France
La hausse des prix ne se limite plus à l’énergie et se fait ressentir dans les produits alimentaires et les services. Les salaires sont à la peine et ne suivent pas le cours de l'inflation. [MOHAMMED BADRA/EPA]

La lourde question de la hausse des prix s’impose dans le débat public français, alors que l’urgence sociale est au plus haut. Le gouvernement tente de faire face en soutenant la croissance par la consommation, au risque de faire exploser les niveaux de dépenses publiques.

« Nous faisons face à une spirale inflationniste majeure » a lancé Nicolas Schmit, Commissaire européen à l’Emploi et Droits Sociaux, lors d’un débat au Parlement européen mardi (5 juillet).

C’est le moins que l’on puisse dire. Au mois de juin, l’indice des prix à la consommation est en hausse de 6,5 % en France sur un an, selon une note de l’office statistique de l’UE Eurostat.

Un résultat qui fait figure de premier de classe, alors que la moyenne de la zone euro se situe à 8,6 %. En comparaison, les pays baltes, durement touchés par l’invasion russe, atteignent des sommets à 20 %.

Le blocage des prix de l’énergie en février dernier et la ristourne de 18 centimes sur le prix du carburant, annoncé par le président Emmanuel Macron, « étaient nécessaires », analyse Lisa Thomas-Darbois, chargée d’études économiques à l’Institut Montaigne, pour EURACTIV. Selon elle, ces mesures expliqueraient en partie l’inflation faible française relative à ses voisins.

Mais la hausse des prix ne se limite plus à l’énergie et se fait ressentir dans les produits alimentaires et les services. Les salaires sont à la peine et ne suivent pas le cours de l’inflation.

De plus, le coût des mesures gouvernementales en vigueur pèse sur les dépenses publiques, alors que la Banque centrale européenne a acté une remontée des taux d’intérêts à partir de juillet 2022. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a annoncé le 27 juin que la « cote d’alerte » des finances publiques française était atteinte.

Projet de loi « Pouvoir d’achat »

C’est dans ces conditions que la Première ministre Elisabeth Borne a annoncé mercredi (6 juillet) un « texte d’urgence » pour répondre à la hausse des prix, lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Celui-ci sera présenté jeudi (7 juillet) en Conseil des ministres.

Ce projet de loi, attendu depuis des mois, est ancré dans la volonté de relancer la croissance par le biais de la consommation, et protéger les français de l’explosion des prix de l’énergie.

Ainsi le « bouclier tarifaire » sera-t-il prolongé jusqu’au 31 décembre 2022. Les charges sur les indépendants seront baissées, la prime de pouvoir d’achat triplée.

Le texte prévoit en outre la revalorisation « des retraites et des prestations sociales, notamment les allocations familiales, la prime d’activité, les APL [et] l’Allocation adultes handicapés », a annoncé la Première ministre.

La négociation de ce projet de loi à l’Assemblée s’annonce complexe, alors que M. Macron n’a qu’une majorité relative et que la pression d’agir vite est forte. « Avec mon gouvernement, nous serons à votre écoute et nous amenderons le texte quand des convergences émergeront », Mme Borne a-t-elle expliqué, ouvrant la porte à une « majorité de projet ».

Augmentation des dépenses contre effort budgétaire

Si Mme Borne n’a pas chiffré le coût du nouveau paquet de mesures dans son discours de politique générale, Bercy parle d’entre 25 et 30 milliards d’euros supplémentaires – en plus des 20 milliards déjà dépensés depuis le début de l’année.

Comment donc aligner l’augmentation des dépenses avec l’effort budgétaire prôné par le président et son objectif de revenir aux 3 % de déficit d’ici 2027 ?

« Le redémarrage de l’activité économique [va produire] des recettes plus fortes encore qu’attendu cette année », a expliqué Gabriel Attal, ministre délégué aux Comptes Publics, au journal Les Echos le 28 juin.

« C’est la démonstration qu’une politique tournée vers les baisses d’impôts et le travail produit des richesses et du financement pour la protection des Français », a-t-il ajouté.

Charlotte de Montpellier, senior économiste chez ING, abonde : « des forts niveaux de dette publique sont devenus plus acceptables aujourd’hui qu’avant la pandémie » explique-t-elle à EURACTIV.

« La charge de la dette, si elle va commencer à augmenter, reste particulièrement faible, du fait de l’augmentation de sa maturité moyenne ces dernières années. Il n’y a donc pas de risque de crise de la dette souveraine en France », alors que celle-ci est à un plus-haut historique, à 114,5 %.

Pour Mme Thomas-Darbois, les dépenses annoncées ne sont pas le vrai problème : « les recettes publiques vont mécaniquement augmenter avec l’inflation donc le risque d’un déficit qui se creuse est assez limité ».

Le véritable enjeu est ailleurs : « le rythme des dépenses structurelles d’Etat n’a cessé d’augmenter depuis de longues années. Des réformes structurelles sont nécessaires pour revenir sur une trajectoire pérenne des dépenses publiques » – à l’instar de la réforme des retraites, promise par M. Macron et présentée comme chantier majeur par la Première ministre.

Un enjeu européen

La France n’est pas le seul pays de l’UE à prendre de telles mesures pour faire face à la hausse des prix.

L’approche est similaire en Allemagne, où le gouvernement a qualifié la situation de « crise économique et socio-politique la plus dure depuis la réunification du pays ».

Deux paquets de mesures ont déjà été adoptés afin de soutenir les ménages les plus précaires, à hauteur de 30 milliards d’euros. Les minima sociaux ont été revalorisés, tandis que des paiements directs ont été effectués pour couvrir les factures d’énergie.

 « Ces mesures envoient un message clair que nous prenons cette question très au sérieux » a lancé le Chancelier allemand Olaf Scholz aux députés du Bundestag mercredi (6 juillet).

Dans une moindre mesure, le sujet de la fiscalité semble aussi gagner du terrain. Le Parlement européen s’est emparé du sujet d’un impôt exceptionnel sur les profits des entreprises du secteur de l’énergie lors d’un débat mercredi (6 juillet).

« L’urgence est de remettre la justice sociale au cœur des débats » selon Katrin Langensiepen, eurodéputée allemande écologiste. « Il faut impérativement taxer les plus riches et les multinationales. Aujourd’hui plus que jamais, il faut savoir parler de redistribution », assure-t-elle à EURACTIV.

Même son de cloche dans la groupe de la Gauche au Parlement européen : « nous devons impérativement taxer les ‘profiteurs de crise’  – la mise en œuvre d’un impôt universel sur les multinationales est plus que nécessaire », explique Manon Aubry, eurodéputée et co-présidente du Groupe de la gauche, à EURACTIV.

Mais Mme de Montpellier tempère : « il faut évidemment espérer des avancées fiscales même si la tendance géopolitique n’est pas à l’harmonisation. Sur ces ambitions, il faut rester raisonnable ».

« Un impôt exceptionnel floute la cohérence du régime fiscal général », ajoute Mme Thomas-Darbois. « On doit au contraire avoir une vraie politique d’intéressement et de participation » pour que les entreprises profitables puissent en faire bénéficier leurs salariés directement.