Le trio conservateur allemand qui pourrait diriger l’Europe
Pour avoir un aperçu de l’avenir de l’Europe, il suffit de regarder la réunion du Parti populaire européen (PPE) de centre droit qui se tient ce vendredi 17 janvier à Berlin.
BERLIN — Pour avoir un aperçu de l’avenir de l’Europe, il suffit de regarder la réunion du Parti populaire européen (PPE) de centre droit qui se tient aujourd’hui à Berlin.
Friedrich Merz, le président de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et probable futur chancelier allemand, a donné rendez-vous au PPE, sa famille politique au niveau européen, pour mobiliser ses troupes en vue de la bataille électorale à venir. La présidente de la Commission européenne et neuf dirigeants nationaux ont répondu à l’appel.
L’enjeu est de taille : si les chrétiens-démocrates (alliance de la CDU et de l’Union chrétienne-sociale en Bavière, CSU) remportent l’élection fédérale allemande du 23 février, la réussite du mandat de Friedrich Merz dépendra de sa capacité à faire plier l’Union européenne (UE) à ses exigences.
Heureusement, il peut compter sur deux compatriotes, qui sont aussi membres de son parti, pour contrôler le triptyque Commission-Parlement-Conseil à Bruxelles
Dans le scénario idéal de la CDU, Friedrich Merz sera le primus inter pares parmi les dirigeants du Conseil européen, Ursula von der Leyen (CDU) mettra au pas ce que le parti considère comme les fanatiques de la réglementation du Berlaymont, et Manfred Weber (CSU), le président du groupe parlementaire PPE, fixera les majorités.
Mais la situation pourrait aussi s’avérer moins réjouissante.
Friedrich Merz craint en effet que l’extrême droite n’accède au pouvoir en Allemagne et en Europe si le trio chrétien-démocrate ne parvient pas à renforcer la compétitivité et la sécurité de l’UE d’ici la fin de son mandat, en 2029. D’autant que la coopération entre les trois Allemands pourrait s’avérer fastidieuse.
« Friedrich Merz, Manfred Weber et Ursula von der Leyen sont suffisamment expérimentés pour surmonter leurs différences au profit de la cause », assure l’une des sources. « Mais ils représentent également les intérêts de trois institutions différentes. »
Jules et Jim… et Ursula
Tout le monde s’accorde sur un point : Friedrich Merz, qui a commencé sa carrière politique en tant que député européen dans les années 1980, est obsédé par l’UE et par une bonne coordination avec des alliés tels que la France et la Pologne.
« Nous avons à nouveau besoin de quelqu’un comme lui en tant que chancelier », affirme une source, en référence à la passivité d’Olaf Scholz en matière de politique européenne.
Au sein de la CDU, de nombreuses anecdotes circulent sur l’affection de Friedrich Merz pour l’Europe. Il est loué pour connaître le quartier européen comme sa poche, pour sa maîtrise du jargon de l’UE et pour ses prises de notes assidues lors de ses échanges avec les eurodéputés du PPE.
Friedrich Merz a de bonnes raisons de se préoccuper de l’UE. Bruxelles est la clé de la mise en œuvre d’une grande partie de son programme en matière de compétitivité et de sécurité.
Le candidat de la CDU prévoit notamment de réduire les formalités administratives qui paralysent les entreprises allemandes, dont 60 % sont liées à l’UE, et de réduire l’immigration. Friedrich Merz entend également modifier la législation européenne en matière d’asile et coopérer avec les pays en première ligne sur les routes migratoires.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, alors que certains membres de la CDU, favorable aux entreprises, considèrent le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) d’Ursula von der Leyen comme la racine de tous les maux en matière de réglementation, la présidente de la Commission, Friedrich Merz et Manfred Weber s’orientent politiquement dans la même direction.
« Contrairement à Angela Merkel et à Ursula von der Leyen, qui se comprenaient aveuglément », la présidente de la Commission européenne et le président de la CDU ont des personnalités opposées et « ont d’abord dû trouver un moyen de travailler ensemble », explique une source.
Il ne faut toutefois pas s’attendre à ce qu’Ursula von der Leyen ait une relation aussi complice avec Friedrich Merz qu’avec Angela Merkel. Le trio, qui inclut Manfred Weber, est cependant « plein de confiance », indique une source.
Un triangle des Bermudes ?
Comme c’est souvent le cas à Bruxelles, la liste de voeux de Friedrich Merz s’enlisera probablement dans le triangle des Bermudes des trois principales institutions de l’UE, où les législations ont tendance à perdre leur forme originale.
Une source confie à Euractiv que les politiques européennes ambitieuses de la CDU/CSU ne seront pas faciles à mettre en œuvre, en particulier lorsqu’il s’agit de réduire la bureaucratie et de faire pression sur la Commission.
À Berlin, on craint que les 32 000 employés de la Commission n’aient pas tous reçu le mémo sur la compétitivité et la déréglementation, en particulier au sein de la DG Action pour le climat.
La directive européenne omnibus phare d’Ursula von der Leyen, qui devrait réduire les obligations de déclaration des entreprises, est considérée comme insuffisante.
La présidente de la Commission doit également tenir compte des commissaires sociaux-démocrates, moins enthousiastes à l’idée de durcir les politiques migratoires et de revenir sur les réglementations écologiques.
D’autres familles de partis compliquent également la mission de Manfred Weber, qui consiste à obtenir des majorités parlementaires, en exerçant une influence par le biais de la non-coopération et de postes de rapporteurs puissants.
« Les socialistes et les Verts n’ont aucune volonté de réduire le fardeau [bureaucratique] », souligne une source.
Manfred Weber s’est donc tourné sur sa droite pour construire des majorités en coopération avec des forces « pro-Ukraine, pro-État de droit et pro-européennes » — et a tacitement toléré que ceux qui sont encore plus à droite votent aux côtés du PPE.
Mais ce penchant n’est pas du goût de tout le monde, Friedrich Merz étant l’un des plus fervents défenseurs du cordon sanitaire.
« La CDU/CSU veut faire de la politique au centre », explique une source de manière laconique.
Clash à trois
Face aux limites législatives, certains craignent que le potentiel chancelier ne s’adresse à Bruxelles que par le haut de la pyramide.
« Je comprendrais que la CDU soit impatiente et se rende à Bruxelles avec la certitude que le PPE suivra sa position », indique une source.
L’histoire récente en donne un aperçu.
L’année dernière, après avoir confirmé sa candidature au poste de chancelier, Friedrich Merz a annoncé avec insistance qu’il se rendrait à Bruxelles pour « rencontrer la présidente de la Commission et proposer plusieurs sujets que nous jugeons importants ».
Sa priorité ? La voiture. Et plus précisément, un projet de l’UE visant à interdire la vente de nouvelles voitures à moteur à combustion, qu’il considère comme une erreur.
Ursula von der Leyen n’a pas attendu d’entendre les grands projets de Friedrich Merz, et s’est plutôt rendue aux États-Unis et en Suisse.
Le président de la CDU est également prêt à s’appuyer sur la majorité PPE de onze dirigeants nationaux au Conseil européen pour accroître la pression sur d’autres institutions. À Berlin, il cherchera à resserrer les rangs derrière lui.
« Friedrich Merz, Ursula von der Leyen et Manfred Weber sont d’accord à 99,9 % », soutient une source. Avec l’extrême droite qui les talonne, les 0,1 % restants pourraient faire toute la différence pour l’avenir de l’Europe.
[Édité par SN]