Les crédits nature envisagés par Bruxelles se heurtent à des obstacles économiques et politiques
La volonté de la Commission européenne de récompenser la protection de la nature par le biais de « crédits nature » suscite des préoccupations majeures concernant la demande limitée le risque de substitution au financement public.
La volonté de la Commission européenne de récompenser la protection de la nature par le biais de « crédits nature » suscite des préoccupations majeures concernant la demande limitée le risque de substitution au financement public.
Lors du World Solutions Summit à Berlin, la commissaire européenne à l’Environnement, Jessika Roswall, a réitéré la volonté de l’UE de « définir une norme mondiale pour les crédits nature ». Néanmoins, des interrogations demeurent quant à la mise en œuvre concrète de ce système.
Selon la Commission, les « crédits nature » – des outils financiers qui récompensent les propriétaires fonciers pour leurs actions en faveur de la nature – pourraient soutenir les objectifs de restauration de la biodiversité de l’UE tout en générant des revenus supplémentaires pour les agriculteurs.
Actuellement, deux projets pilotes sont en cours : l’un avec des propriétaires forestiers en Estonie, l’autre avec des agriculteurs en France.
Cependant, aujourd’hui, le marché reste limité, évalué à seulement 7,2 millions d’euros, bien en deçà du déficit estimé de financement en faveur de la biodiversité dans l’UE, qui s’élève à environ 200 milliards d’euros entre 2021 et 2030.
Le Forum économique mondial (FMI) prévoit néanmoins une croissance importante, estimant que le marché pourrait atteindre 180 milliards d’euros d’ici 2050.
Manque de demande
Sophus Ermngassen, économiste écologique à l’Université d’Oxford, souligne l’absence de facteurs incitatifs clairs pour stimuler la demande dans le système volontaire de crédits nature de l’UE. Il note que, sans mécanismes définis, ces systèmes ont historiquement échoué à atteindre leurs objectifs environnementaux.
Les investisseurs peinent à identifier un retour sur investissement tangible, qu’il soit financier ou en termes de réputation. S’appuyant sur 30 ans d’expérience, Sophus Ermgassen note qu’en l’absence de mécanismes clairs pour stimuler la demande, ce type de système a toujours échoué à atteindre des objectifs environnementaux.
Selon Bloom Labs, trois défis majeurs freinent le marché.
Premièrement, les investisseurs se retrouvent face à un environnement complexe, caractérisé par l’absence de normes harmonisées, de structures tarifaires uniformes et d’orientations politiques claires.
Deuxièmement, les données sur la biodiversité sont souvent incomplètes, incohérentes et coûteuses, ce qui rend difficile l’élaboration de mesures efficaces.
Troisièmement, les controverses liées au greenwashing sur le marché du carbone – duquel s’inspire le système des crédits nature – ont conduit les entreprises à adopter une attitude plus prudente, ce qui risque de freiner leur volonté de s’engager sur les marchés de la biodiversité.
L’UE semble vouloir s’attaquer à ces problèmes. Dans son discours, Jessika Roswall a promis un « système de mesure robuste » pour promouvoir les investissements des entreprises sur ce nouveau marché.
Risque pour le financement public
Au-delà des préoccupations économiques, les crédits nature suscitent des controverses politiques, les ONG mettant en garde contre le risque qu’ils favorisent le greenwashing et servent à justifier des coupes dans les financements publics en faveur de la biodiversité.
« Des marchés de la nature bien règlementés peuvent contribuer à combler le déficit de financement de la biodiversité », estime Sabien Leemans, responsable de la biodiversité au Fonds mondial pour la nature (WWF). Mais le débat sur les crédits nature « ne doit pas détourner l’attention de la nécessité d’augmenter considérablement le financement public en faveur de la nature ».
Thomas Freisinger, de la Fondation EuroNature, accuse de son côté la Commission de « chercher à créer un écran de fumée pour masquer le fait que, dans les discussions sur le prochain budget de l’UE, les perspectives d’avenir pour la biodiversité sont très négatives ».
Une solution possible, selon lui, serait de rendre les crédits nature obligatoires afin de « créer un flux d’investissements ». Pour des secteurs tels que « les compagnies d’assurance, qui ont intérêt à lutter contre les risques liés au changement climatique, cela pourrait avoir du sens », a-t-il ajouté.
Pourtant, les banques publiques et les compagnies d’assurance étaient notablement absentes d’une table ronde de haut niveau organisée par la Commission à Bruxelles fin avril.
« La Commission ne sait pas où elle va », a déclaré Thomas Freisinger. « Elle veut un système qui puisse être mis en œuvre rapidement, à faible coût et facile à utiliser, mais cela ne correspond pas à la réalité scientifique », a-t-il ajouté.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]