Les droits de douane envisagés par Donald Trump pourraient servir de « couverture » à des mesures similaires de l’UE
Dans un entretien accordé à Euractiv, l’ancienne haute fonctionnaire du ministère américain au Commerce Nazak Nikakhtar explique que la promesse de campagne de Donald Trump d’imposer des droits de douane élevés sur les produits chinois pourrait bénéficier à l’économie de l’UE.
Dans un entretien accordé à Euractiv, l’ancienne haute fonctionnaire du ministère américain au Commerce Nazak Nikakhtar explique que la promesse de campagne de Donald Trump d’imposer des droits de douane élevés sur les produits chinois pourrait bénéficier à l’économie de l’UE. D’après elle, cette approche pourrait servir de couverture diplomatique aux décideurs politiques européens pour introduire des défenses commerciales similaires.
Les observateurs de l’UE ne cachent pas leurs inquiétudes face au projet de Donald Trump, candidat républicain à la présidentielle, d’imposer des droits de douane d’au moins 60 % sur les importations chinoises, et de 10 % sur toutes les importations d’autres régions. Ces derniers craignent un impact sur l’économie européenne en provoquant la réorientation de grandes quantités de marchandises chinoises vers l’Europe et un « dumping » chinois important.
Nazak Nikakhtar, ancienne secrétaire adjointe à l’Industrie et à l’Analyse du ministère américain du Commerce, s’est voulue rassurante sur le sujet. Selon elle, ces mesures permettraient plutôt aux responsables politiques de l’UE d’adopter des mesures similaires afin de protéger la structure industrielle chancelante de l’Union européenne.
« En imposant ces mesures, nous donnons à nos alliés la possibilité de mettre en place leurs propres restrictions commerciales. Ils nous ont toujours dit qu’ils attendaient que les États-Unis agissent les premiers pour les couvrir », a-t-elle souligné.
Employée au ministère du Commerce pendant la seconde moitié de la présidence de Donald Trump, de 2018 à 2021, Nazak Nikakhtar a également indiqué que ces droits de douane fourniraient une « couverture » similaire aux entreprises américaines, qui ont trop peur des représailles chinoises pour lancer une plainte officielle contre Pékin.
« Le secteur automobile américain, le secteur des semi-conducteurs, le secteur des drones : tous ont une certaine interdépendance avec les chaînes d’approvisionnement chinoises », a-t-elle argumenté. « S’ils intentent des procès contre la Chine, ils seront anéantis par les représailles chinoises. »
Selon elle, des mesures commerciales défensives sont également indispensables pour contenir les ventes de véhicules électriques d’autres régions (telles que l’Europe et la Corée du Sud) sur le marché américain. En effet, ces économies peinent à concurrencer les vendeurs chinois dans leur pays et privilégient donc les acheteurs américains.
Dès lors, les droits de douane américains doivent être compris comme faisant partie d’une stratégie plus large visant à contrer la « destruction » par la Chine des économies concurrentes par le biais d’exportations subventionnées par l’État et d’autres politiques non axées sur le marché.
« Les [producteurs] européens, japonais, sud-coréens ne peuvent pas vendre sur leur marché national parce que la Chine vient de les y décimer. Que vont-ils donc faire ? Ils vont exporter leurs véhicules électriques aux États-Unis », a-t-elle abondé.
Les propos de Nazak Nikakhtar interviennent dans un contexte de tensions commerciales croissantes entre les capitales européennes et Pékin, et de colère grandissante aux États-Unis et dans l’UE. Il faut dire que les liens économiques entre la Chine et Moscou se sont renforcés depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022.
Ces tensions commerciales font également suite à la décision de la Commission européenne d’imposer des droits de douane provisoires allant jusqu’à 37,6 % sur les véhicules électriques fabriqués en Chine. Une initiative décriée par les industriels chinois.
Cette décision, prise au début du mois après l’annonce en mai par les États-Unis, de l’imposition de droits de douane encore plus élevés sur une série de produits chinois, a incité Pékin à lancer presque immédiatement une enquête sur les exportations de porc européen, ouvrant ainsi la voie à une guerre commerciale de plus grande ampleur.
« La Chine ne va pas se réformer »
La semaine dernière, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réitéré l’importance pour l’Europe de « réduire les risques » plutôt que de « se dissocier » de Pékin. Il faut donc selon elle réduire la dépendance à l’égard de la Chine dans certains secteurs stratégiques, tels que les matières premières essentielles, plutôt que de cesser les échanges commerciaux de manière générale.
Nazak Nikakhtar a toutefois précisé qu’un découplage des économies européennes et américaines de la Chine était pratiquement inévitable.
« Les pays commencent lentement à reconnaître qu’il n’est pas possible de coexister avec la Chine telle qu’elle est aujourd’hui », a-t-elle soutenu. Et « la Chine ne va pas se réformer », a-t-elle poursuivi.
Si le gouvernement chinois adopte un comportement économique préjudiciable et des pratiques qui faussent le commerce, tous les autres pays ont également la légitimité d’affirmer qu’ils ne peuvent pas continuer à commercer avec un régime qui fausse son économie pour décimer les industries du reste du monde, a expliqué l’ancienne haute fonctionnaire.
Les avertissements de Nazak Nikakhtar font écho à des arguments récemment avancés par de hauts fonctionnaires de l’administration américaine.
Lors d’une visite à Bruxelles en avril, la représentante américaine au Commerce, Katherine Tai, avait déclaré que les entreprises européennes et américaines luttaient actuellement pour « survivre » face au système de non-marché « très efficace » de la Chine.
Katherine Tai a également défendu avec vigueur l’utilisation de contre-mesures « défensives » appropriées — y compris les droits de douane — pour protéger les fabricants occidentaux d’acier, d’aluminium, de panneaux solaires et de véhicules électriques.
Donald Trump est largement considéré comme le favori de l’élection présidentielle américaine qui aura lieu en novembre, bien que la tendance des projections se soit partiellement réorientée depuis le retrait de la course de Joe Biden annoncé dimanche 21 juillet.
La vice-présidente Kamala Harris est presque certaine d’être la candidate opposée à Donald Trump. Elle a rallié suffisamment de délégués du parti démocrate pour remporter l’investiture lors de la convention prévue du 19 au 22 août.
[Édité par Sarah N’tsia & Anne-Sophie Gayet]