Les raisons de l’approche agressive du PPE dans l’élaboration des politiques de l’UE

Le Parti populaire européen (PPE) de centre droit a récemment adopté une approche plus agressive à l’égard de propositions législatives clés, contrariant certains de ses membres et mettant en péril l’équilibre de la machine législative de l’UE.

Euractiv.com
Exterior,View,Of,European,People’s,Party,Offices,In,Brussels,,Belgium
Après presque 25 ans de stabilité, la nouvelle stratégie des dirigeants du PPE devrait transformer le groupe politique en un facteur d’incertitude majeur pour l’élaboration des politiques de l’UE. [SHUTTERSTOCK/Alexandros Michailidis]

Le plus grand groupe du Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE) de centre droit, a récemment adopté une approche plus agressive à l’égard de propositions législatives clés, contrariant certains de ses membres et mettant en péril l’équilibre de la machine législative de l’UE.

Le PPE a toujours été au centre de la politique européenne, reproduisant au niveau de l’UE le schéma de la grande coalition allemande, dans lequel les principaux partis de centre droit et de centre gauche unissaient leurs forces pour empêcher les partis extrémistes d’entrer au gouvernement.

Cependant, après presque 25 ans de stabilité, la nouvelle stratégie des dirigeants du PPE devrait transformer le groupe politique en un facteur d’incertitude majeur pour l’élaboration des politiques de l’UE.

La nouvelle stratégie du groupe consiste à attaquer sur plusieurs fronts, en s’opposant aux politiques promigratoires, ou encore à la surréglementation dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal). Le principal moteur de cette stratégie est Manfred Weber, le président du PPE, qui s’est vu refuser le poste de président de la Commission européenne à l’issue des dernières élections européennes de 2019.

Au niveau national, Manfred Weber appartient à l’Union chrétienne-sociale de Bavière (CSU), qui, avec son parti frère, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), est la délégation la plus influente au sein du groupe PPE.

Les partis allemands de centre droit traversent une crise d’identité depuis le départ à la retraite d’Angela Merkel, la chancelière qui a dirigé la politique allemande de 2005 à 2021.

Les prochaines élections européennes de juin 2024 approchant à grands pas, M. Weber a adopté une approche beaucoup plus belliqueuse sur les dossiers législatifs de l’UE afin de s’assurer des gains électoraux et de façonner l’ordre du jour du prochain mandat. Et les conséquences sont visibles dans tous les domaines politiques.

De la directive sur le devoir de vigilance des entreprises (Corporate Due Diligence Directive) au règlement sur la restauration de la nature (Nature Restoration Law) en passant par la législation sur l’IA (AI Act), les eurodéputés de centre droit sabordent les textes qu’ils ont soutenus au niveau des commissions pour obtenir le soutien des chefs d’entreprise, des agriculteurs et des partisans du respect de la loi.

De profondes transformations

Les premières victimes de la stratégie de confrontation de M. Weber sont les eurodéputés du PPE, les rapporteurs fictifs et les rapporteurs d’opinion qui ont investi des mois de leur temps et de leur capital politique pour façonner divers dossiers dans l’intérêt de leur groupe ; des efforts réduits à néant lors du vote en séance plénière.

Dans plusieurs cas, les coordinateurs des commissions parlementaires du groupe, qui ont un rôle de premier plan dans la structure interne du groupe politique, ont non seulement ignoré les rapporteurs fictifs lorsqu’ils ont décidé des lignes de vote, mais ils les ont aussi complètement mis de côté lorsqu’ils ont préparé les listes de vote qui définissent quelles parties du texte sont votées séparément et de quelle manière.

Une source du PPE a confié à EURACTIV que beaucoup s’inquiètent du fait que la coopération future avec d’autres groupes politiques pourrait être compromise de manière permanente en échange de faibles retours électoraux.

Le mécontentement au sein du PPE continue de grandir et devrait s’accentuer à mesure que la fin du mandat approche. Pourtant, les eurodéputés ont jusqu’à présent respecté la ligne du parti de peur d’être exclus des nouvelles listes électorales.

Manfred Weber est à la fois président du groupe et du parti PPE. Dès son entrée en fonction, il a initié une série de changements profonds au sein de la famille politique, la transformant en un parti faisant une campagne électorale permanente et l’éloignant du centre pour la rapprocher de la droite.

Des changements dans les habitudes de vote ont suivi, le PPE s’alignant de plus en plus sur les législateurs de droite, ce qui a modifié l’équilibre politique au sein du Parlement européen. Désormais, les politiques de l’UE ne semblent plus être la priorité pour le groupe.

La communication au détriment du contenu

Lorsque le PPE s’est réuni à Munich début mai, une résolution très critique des dossiers environnementaux cruciaux de la Commission d’Ursula von der Leyen a été imposée par les dirigeants du parti aux délégués, a déclaré une deuxième source du PPE à EURACTIV.

Selon un troisième fonctionnaire du PPE, la stratégie de M. Weber est de se différencier de Mme von der Leyen, qui est issue des rangs de la CDU, et de regagner la base électorale conservatrice traditionnelle, telle que les agriculteurs, transformant de fait le PPE.

Cependant, le repositionnement du plus grand groupe politique d’Europe en parti d’opposition a déjà des répercussions sur l’élaboration des politiques européennes, les autres partis ne cachant pas leur déception alors qu’ils s’efforcent de finaliser des lois clés avant la fin du mandat.

« Ils sont en pleine campagne électorale d’une manière qui, dans une certaine mesure, n’est pas sérieuse parce qu’ils semblent ignorer les faits et se concentrer sur la propagande », a déclaré Brando Benifei, le chef de la délégation italienne du groupe des Socialistes et Démocrates (S&D), le deuxième plus grand groupe au Parlement.

M. Benifei, co-rapporteur pour la législation sur l’IA, a fait référence au fait que le PPE avait déposé des amendements de groupe sur l’identification biométrique à distance, malgré les engagements pris de ne pas le faire. Mais l’opposition de plus en plus véhémente du groupe de centre droit au Green Deal pourrait être encore plus significative pour la politique de l’UE.

Une récente tentative de faire dérailler la règlementation sur la restauration de la nature est symptomatique du malaise croissant du PPE face à l’agenda vert de la Commission. Le règlement, qui a survécu de justesse à un vote en commission la semaine dernière pour être soumis à un examen parlementaire plus approfondi, a été le point focal des tensions croissantes.

L’eurodéputé libéral Pascal Canfin du groupe centriste Renew, qui est également président de l’influente commission de l’environnement (ENVI), a déclaré aux journalistes le 13 juin qu’il avait entendu de « sources directes et diverses » que M. Weber avait averti les eurodéputés transfuges potentiels que s’ils « voulaient avoir leur place sur la liste la prochaine fois, ils devaient s’assurer de ne pas venir ».

Si le dossier échoue lors de la plénière de juillet, il s’agira du premier échec rencontré par le Green Deal, avec d’éventuelles répercussions à suivre.

Pour sa part, M. Weber a rejeté les accusations comme un signe de nervosité croissante de la part du groupe Renew Europe. Le bureau de M. Weber n’a pas répondu à la demande d’EURACTIV pour un commentaire plus détaillé au moment de la publication de cet article.

La véritable cible

Alors que les législateurs de centre droit se sont ouvertement attaqués à Frans Timmermans, le responsable de la politique verte de l’UE, la véritable cible est la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a pris ce que Manfred Weber considérait comme un poste qui devait lui revenir en 2019.

Selon une quatrième source du PPE, le changement soudain du groupe sur les politiques de l’UE faisait partie de « l’agenda politique personnel » de M. Weber pour torpiller la réélection de Mme von der Leyen tout en construisant des ponts avec les Conservateurs et Réformistes européens (CRE), qui devraient obtenir des sièges supplémentaires importants lors des prochaines élections.

Un premier banc d’essai pour déplacer le centre de gravité de la politique européenne vers la droite pourrait être les élections espagnoles de juillet, où le Partido Popular (PPE) vise à former une coalition gouvernementale avec le parti d’extrême droite Vox (CRE). M. Weber a mené une campagne active, attaquant la Commission et le gouvernement socialiste espagnol au pouvoir.

Cependant, exporter ce glissement de la majorité de droite et du centre au niveau de l’UE pourrait s’avérer compliqué, car il est loin d’être certain que le président français Emmanuel Macron, qui domine le groupe centriste Renew, soutiendrait un jour cette opération. Par ailleurs, l’Allemagne dispose actuellement d’un chancelier socialiste, Olaf Scholz (SPD, S&D).

« La stratégie de M. Weber n’est pas de devenir chef de la Commission maintenant, mais après les élections de 2029. Il est prêt à céder la présidence de la Commission aux socialistes cette fois-ci et à lancer ensuite une opposition féroce », a ajouté la quatrième source.

Pendant ce temps, conserver un front uni au sein du PPE s’avérera de plus en plus difficile, car les délégations les plus libérales du groupe n’ont pas adhéré au virage conservateur de M. Weber et pourraient être tentées de quitter le groupe pour rejoindre Renew. C’est en tout cas ce que disent certaines rumeurs parlementaires.

D’autres pensent que pour Manfred Weber, le succès de cette opération pourrait être une question de survie politique, et qu’il compte y parvenir quel qu’en soit le prix.

*Sarantis Michalopoulos, Natasha Foote, Eleonora Vasques et Max Griera ont contribué à la rédaction de cet article.