L’Europe peine à tourner la page du tabac en plein air
Certains pays traditionnellement très attachés au tabac, comme l’Espagne et la France, envisagent d’interdire de fumer dans les lieux publics afin de lutter contre cette habitude nocive, mais ces projets ambitieux pourraient se heurter à de nombreux obstacles.
Certains pays traditionnellement très attachés au tabac, comme l’Espagne et la France, envisagent d’interdire de fumer dans les lieux publics afin de lutter contre cette habitude nocive, mais ces projets ambitieux pourraient se heurter à de nombreux obstacles.
Fin mai, la ministre française de la Santé, Catherine Vautrin, a annoncé que le gouvernement interdirait de fumer sur les plages, dans les parcs, aux arrêts de bus et à proximité des établissements scolaires dès le 1er juillet. Une mesure justifiée par la volonté de protéger les enfants.
« Là où il y a des enfants, le tabac doit disparaître », déclarait la ministre dans une interview accordée à Ouest France.
Et pour cause : si moins de 25 % des adultes français fument quotidiennement, le tabagisme est en hausse chez les jeunes et environ 75 000 décès par an sont attribués à des maladies liées au tabac.
L’Espagne semble vouloir aller encore plus loin. Un projet de loi, dont le contenu a fait l’objet d’une fuite, prévoit d’interdire de fumer à l’extérieur, notamment sur les terrasses et dans d’autres lieux publics. La mesure concernerait aussi bien les cigarettes traditionnelles que les cigarettes électroniques et les produits du tabac chauffés.
La ministre espagnole de la Santé, Monica García, espère qu’en combinant cette interdiction à une augmentation des taxes sur le tabac, l’Espagne se positionnera « à l’avant-garde de la lutte contre le tabagisme ».
Un long chemin à parcourir
De récents sondages montrent que six Français sur dix soutiennent l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Les Espagnols seraient tout aussi favorables à une règlementation plus stricte des espaces extérieurs.
La Commission a suggéré d’étendre les interdictions de fumer en 2024, et d’autres pays, comme l’Italie et la Belgique, devraient introduire cette année des lois strictes sur le tabagisme à l’extérieur. Cependant, l’Europe est encore loin d’un espace public en plein air sans tabac.
Les résistances sont multiples : opposition de l’industrie, réticences de certains responsables politiques — notamment à l’extrême droite — et mécontentement de nombreux fumeurs.
L’Espagne et la France, par exemple, disposent d’infrastructures importantes dédiées au tabagisme qui pourraient être difficiles à supprimer du jour au lendemain, telles que les cendriers près des bancs, à l’extérieur des lieux de travail et autour des parcs et des plages.
La ministre espagnol de la Santé a reconnu que la loi espagnole devait encore franchir de nombreux obstacles, notamment un processus parlementaire complexe. Dans une interview accordée à El País, Monica García a déclaré : « J’espère que nous ne céderons pas aux lobbies qui exercent une pression considérable, comme ils l’ont toujours fait. Et le lobby du tabac fait son travail. »
Les interdictions sont-elles efficaces ?
Tobacco Europe, un lobby basé à Bruxelles, s’oppose à une interdiction généralisée du tabagisme en extérieur. L’organisation estime qu’elle stigmatiserait les fumeurs et pourrait avoir « un impact négatif sur la vie économique et sociale d’une communauté ».
Le plus grand groupe de tabac allemand, BVTE, a fait écho à ce point de vue : « Il s’agit de traiter les fumeurs avec condescendance et de les chasser des espaces publics. Le gouvernement français n’a même pas cherché à savoir s’il existe réellement un risque pour la santé des non-fumeurs dans les zones extérieures concernées ».
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il n’existe « aucun niveau sans danger » d’exposition à la fumée secondaire. L’interdiction de fumer en extérieur pourrait contribuer à réduire le nombre de décès évitables liés au tabagisme, ainsi que la charge qui pèse sur les systèmes de santé. Des études établissent un lien entre le tabagisme passif et le cancer du poumon et les maladies cardiaques chez les non-fumeurs.
Pour Lilia Olefir, directrice du Smoke Free Partnership, ces mesures ne visent pas seulement à protéger des effets directs de la fumée, mais aussi à réduire l’attrait du tabac. Elle rappelle à Euractiv qu’à leurs débuts, les interdictions de fumer dans les bars avaient été mal reçues, avant de devenir largement acceptées.
Au-delà des interdictions
Pour l’Alliance contre le tabac (ACT), seule grande association antitabac en France, l’interdiction de fumer dans les lieux publics est une étape « importante » vers une génération sans tabac d’ici 2032.
Un porte-parole de l’ACT a souligné que des efforts supplémentaires étaient encore nécessaires pour lutter contre « l’urgence sanitaire et environnementale causée par l’industrie du tabac ».
L’ONG a cité la législation britannique sur le tabac comme exemple à suivre pour la France, qui a pris des mesures encore plus strictes, telles que l’interdiction de la vente de tabac aux jeunes nés après 2009.
Lilia Olefir, de Smoke Free Partnership, est du même avis : « Il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur le comportement individuel sans contrôler les pratiques de l’industrie. Pour lutter contre l’épidémie de tabagisme, les pays doivent agir sur plusieurs fronts ».
Cela pourrait inclure l’interdiction de la publicité pour le tabac, la mise en place d’emballages bruns neutres ou l’introduction de taxes d’accise plus élevées.
La proposition du gouvernement français n’explique pas pourquoi les jeunes se tournent davantage vers le tabac et le vapotage, et ne propose pas de mesures pour s’attaquer aux causes profondes du tabagisme telles que le stress ou la pauvreté. De son côté, l’Espagne envisage dans son projet de décret d’augmenter les ressources disponibles pour celles et ceux qui souhaitent arrêter de fumer.
Désaccords à Bruxelles
Tandis que les interdictions se multiplient dans les pays de l’UE, la pression monte pour que Bruxelles révise sa règlementation et fasse adopter de nouvelles lois fiscales incluant les nouveaux produits du tabac. L’enjeu est de savoir si l’UE doit règlementer les cigarettes électroniques et autres produits nicotiniques de la même manière que les cigarettes traditionnelles, y compris pour la consommation en extérieur.
Mais cette évolution s’annonce politiquement délicate. La Commission européenne a retiré toute législation sur le tabac de son programme de travail pour 2025.
Même lorsque le Parlement européen a présenté en novembre 2024 une résolution non contraignante sur les environnements sans tabac, que les députés européens pensaient voir adopter sans grande opposition, les législateurs ne sont pas parvenus à s’aligner.
Avec une dérive pro-industrie dans la législation européenne sur le tabac, l’avenir des interdictions de fumer en extérieur dans l’ensemble de l’Union est incertain.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]