L'industrie française de défense sur le pied de guerre

Plus de trois ans après le début de la guerre en Ukraine et à l'heure où l'UE entend construire son autonomie stratégique, l'industrie française de la défense commence à se mettre en ordre de marche.

EURACTIV.com
Paris Air Show 2015
Un avion de chasse français Rafale effectue une démonstration lors des journées professionnelles du Salon du Bourget, à l'aéroport du Bourget, le 17 juin 2015. [ EPA/YOAN VALAT]

Plus de trois ans après le début de la guerre en Ukraine et à l’heure où l’Union européenne (UE) entend construire son autonomie stratégique, l’industrie française de la défense commence à se mettre en ordre de marche.

Le ministre des Armées Sébastien Lecornu et son homologue à l’Économie Éric Lombard effectuent jeudi une visite hautement symbolique à Bergerac, pour inaugurer la toute nouvelle usine du groupe Eurenco, qui doit permettre de relocaliser en France la production de 1800 tonnes de poudre par an. L’entreprise explique avoir doublé son chiffre d’affaires depuis 2022 et ses carnets de commandes sont pleins jusqu’en 2029.

Alors que le budget français de la défense devrait, selon la Loi de programmation militaire (LPM), atteindre 67,5 milliards d’euros en 2030 contre 50,5 milliards cette année, Emmanuel Macron explique avec insistance que l’ensemble de la filière doit s’attendre à une hausse « significative » des commandes publiques, de quoi ravir les industriels français, même si la question du financement de ces dépenses est loin d’avoir été solutionnée.

Mettre en réseau les acteurs de la défense

« J’ai été contacté par le ministère de la Défense en novembre 2021, pour créer des balles pour les forces spéciales », explique pour Euractiv Olivier Lacreuse, président de l’entreprise Plubeau et Cie, basée à proximité de Belfort et à l’origine spécialisée dans le décolletage pour l’industrie ferroviaire, ainsi que dans l’usinage de projectiles pour le tir sportif.

« Deux modèles de nos balles ont été acceptés, et nous avons ouvert notre nouvelle usine lundi dernier, mais j’ai toujours des difficultés à assurer mes approvisionnements en matières premières », continue-t-il. « J’importe les douilles de mes munitions des États-Unis, mais, avec l’instabilité géopolitique actuelle, je cherche des fournisseurs en France ».

Pour le député Ensemble pour la République Jean-Michel Jacques, président de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, le développement de l’industrie française de la défense passera donc par une meilleure « mise en réseau » des acteurs français du secteur, afin que les entreprises « prennent connaissance » des besoins du ministère des Armées.

L’explosion des dépenses de défense devrait aussi favoriser la reconversion de secteurs en difficulté, comme celui de l’automobile. Menacée de faillite, la Fonderie de Bretagne (FDB), implantée dans la région de Lorient et qui produisait des pièces détachées pour Renault, devrait ainsi prochainement être reprise par le groupe français Europlasma, qui compte à terme y fabriquer 24 000 corps creux d’obus par jour.

La France performante à l’export

L’industrie française de la défense peut aussi compter sur la bonne santé de ses exportations, qui se sont établies en 2024 à 18 milliards d’euros, le meilleur résultat jamais réalisé après 2022, et alors que la multiplication des conflits à l’échelle mondiale et l’hostilité nouvelle de l’allié américain pourraient pousser de nouveaux acheteurs à investir dans du matériel français.

Les ventes d’avions de combat Rafale, de sous-marins, mais aussi de drones, de missiles ou de canons César profitent bien sûr à de grands groupes, comme Dassault Aviation, Safran ou Thales, qui affichent tous de solides bénéfices en 2024. Mais nombreuses sont aussi les petites et moyennes entreprises à trouver des marchés à l’étranger.

Spécialisée dans l’acoustique et la robotique sous-marine, l’entreprise RTSYS réalise près de 90% de son chiffre d’affaires à l’exportation, en direction de l’Europe et de l’Asie. « Nous espérons une belle courbe de progression de nos activités dans les prochaines années », explique pour Euractiv le directeur du groupe François-Xavier de Cointet. « Depuis la recrudescence des tensions en mer de Chine et après les attaques qui ont visé les câbles de la mer Baltique, tout le monde se rend compte qu’il est nécessaire de surveiller les infrastructures sous-marines ».

Penser au niveau européen

Alors que la Commission européenne a présenté hier son plan visant à lever 800 milliards d’euros par le biais de prêts et de dettes pour la défense, il est aussi indispensable pour Jean-Michel Jacques d’intégrer l’industrie militaire française à des politiques de développement coordonnés à l’échelle du continent.

« Coordonner le développement et la production de nouvelles armes à l’échelle du continent permettra, contrairement à ce que pensent certains, de développer l’industrie française », estime-t-il. « On peut très bien imaginer des groupes français installer des usines dans d’autres pays du continent et des sociétés étrangères s’implanter en France ».

Pour l’heure, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne pèse 33 % des exportations mondiales, en incluant les groupes américains produisant sur le Vieux Continent. Mais « l’hypothèse d’un réarmement national des États engendrant un accroissement de la concurrence industrielle en Europe et un affaiblissement des capacités d’action partagée de l’UE n’est pas à écarter », explique aussi le chercheur Samuel B. H. Faure, cité par Le Monde.