L’institutionnalisation de l’extrême droite française en marche

Le positionnement contestataire de l’extrême droite française et son isolement politique l’a empêchée d’accéder à des postes à responsabilité, mais Marine Le Pen, leader du Rassemblement national, a bien l’intention d’institutionnaliser son parti afin de conquérir le pouvoir.

Euractiv France
Marine Le Pen at the French National Assembly in Paris
L'ancienne candidate d'extrême droite à l'élection présidentielle Marine Le Pen et Sébastien Chenu, devenu vice-président de l'Assemblée nationale, ici lors d'une conférence de presse en 2019. [EPA-EFE/CHRISTOPHE PETIT TESSON]

Le positionnement essentiellement contestataire de l’extrême droite française et son isolement sur l’échiquier politique l’a empêchée d’accéder à des postes à responsabilité. Marine Le Pen, leader du Rassemblement national, a bien l’intention d’institutionnaliser son parti afin, à terme, de conquérir le pouvoir.

Le fonctionnement des institutions françaises avait toujours exclu l’extrême droite française, notamment le Front national de Marine Le Pen – devenu Rassemblement national –, des postes de décision aussi bien au niveau local que national. Localement, aucun exécutif régional ni départemental n’a jamais été détenu par le parti de la famille Le Pen.

« Le RN n’est pas pris comme un parti sérieux », résumait le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus, lors d’un entretien accordé à EURACTIV.

La conquête des institutions par l’extrême droite

En revanche, à l’échelle nationale, « la stratégie de dédiabolisation, entreprise dès l’arrivée de Mme Le Pen à la tête du parti en 2012, marche », détaillait-il.

Une campagne de communication avant tout, de normalisation du parti, qui a permis à Marine Le Pen d’obtenir 42 % des voix au second tour de l’élection présidentielle, un record.

Quelques semaines après, son parti a brisé le plafond de verre du scrutin majoritaire, en obtenant 89 députés à l’issue des élections législatives – contre 8 sous la précédente mandature.

Ces résultats ont érigé le Rassemblement national au rang de premier groupe d’opposition au sein de l’Assemblée nationale et se traduisent maintenant dans l’obtention de postes stratégiques.

« Ce sont les électeurs qui nous ont institutionnalisé », considérait Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, lors d’un entretien avec EURACTIV peu après son élection.

Dans la foulée, le Rassemblement national parvient à faire élire deux vice-présidents de l’Assemblée nationale sur six, une première pour l’extrême droite.

Sébastien Chenu et Hélène Laporte ont obtenu 290 et 284 voix, grâce aux voix des parlementaires d’autres partis, notamment une provenant de la droite et de la coalition du président Emmanuel Macron. Aurore Bergé, présidente du groupe Renaissance à l’Assemblée, a expliqué cela par la nécessité d’avoir « une représentation juste » des équilibres de la chambre au sein du bureau de l’Assemblée.

Des rôles qui assoient la stature de certains cadres du parti et, de fait, les institutionnalisent.

Des nouvelles générations d’élus

Le parti a aussi pu prétendre à la prestigieuse commission des finances, réservée à l’opposition, finalement obtenue par la gauche.

Certes, lors de ce vote, le « cordon sanitaire » contre l’extrême droite a tenu, mais, malgré la présence de plusieurs candidats, le duel qui s’était installé opposait le candidat de la gauche radicale Éric Coquerel à celui du Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy – une situation inenvisageable auparavant.

Jeune, diplômé de l’ESSEC et de Sciences Po, récusant l’étiquette d’ « extrême droite » et revendiquant une filiation politique gaulliste, M. Tanguy fait partie des figures mises en avant par le camp nationaliste qui contribuent à rompre avec le passé.

D’autres pourraient être cités : Alexandre Loubet, également passé par Sciences Po ou encore Laurent Jacobelli, ancien directeur des programmes de TV5 Monde.

L’un des marqueurs de la tentative de normalisation est précisément le positionnement gaulliste, assumé par Marine Le Pen elle-même. Où est passé le Front national des années ’80, tonitruant, contestataire, antisémite et ouvertement raciste, dont le principal ennemi politique était… Charles de Gaulle ?

Un discours alimenté par d’anciennes figures de la droite ayant franchi le Rubicon et accueillies au Rassemblement national, comme Jean-Paul Garraud, eurodéputé, et Thierry Mariani, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, siégeant aussi au Parlement européen.

« Objectivement [le Front national et le Rassemblement national] n’ont rien à voir. Ce sont deux droites différentes. Et même Marine Le Pen ne se revendique pas de droite », veut croire le député Jean-Philippe Tanguy.

Un avis qui n’est pas partagé par leurs opposants, dont certains se font un plaisir de ramener le Rassemblement national à l’époque du Front : nombreux à gauche et dans la majorité présidentielle continuent – en connaissance de cause – d’appeler « Front national » le parti qui a pourtant été rebaptisé en 2019.

Un mot d’ordre : le respect des institutions

Un mouvement de notabilisation – terme récusé par nos interlocuteurs du RN – s’est enclenché et n’est pas près de s’arrêter : « des anciens de Sciences Po et de l’ESSEC nous contactent car nous sommes le premier groupe [d’opposition]. Sinon, ils ne le feraient pas », explique Jean-Philippe Tanguy.

« Plus vous êtes nombreux [à l’Assemblée], plus vous recevez de l’aide », poursuit-il.

Quant aux autres députés, moins habitués des plateaux de télévision, souvent novices en politique et parfois élus par surprise, pour éviter les couacs de la campagne électorale, lorsque certains candidats n’étaient pas en mesure de répondre à des questions de journalistes sur leur propre programme.

Mais aussi, l’importance de l’image : Marine Le Pen a même distillé aux députés d’extrême droite fraîchement élus quelques conseils vestimentaires. « Nous, on n’est pas La France insoumise, on ne vient pas en tongs et en chemisette à fleurs ! », s’est-elle exclamée lors d’une visioconférence avec les nouveaux élus [propos rapportés par Le Monde].

Les hommes sont aussi priés de se présenter en cravate au sein de l’hémicycle, bien que ce ne soit plus obligatoire – et que nombre de leurs collègues des autres partis n’en portent plus.

Chemises et cravates à part, cette institutionnalisation du RN passe aussi par l’attitude au sein même de l’Assemblée : Marine Le Pen promet qu’elle sera dans une opposition constructive et refuse de se livrer à des pratiques d’obstruction.

Dernier exemple en date, le vice-président RN de l’Assemblée nationale Sébastien Chenu assure que son groupe ne votera pas la motion de censure déposée par la NUPES : « on n’est pas là pour tout bloquer et tout casser », déclarait-il sur RTL lundi (4 juillet), « on est là pour proposer des solutions pour les Français ».

Ne pas « bloquer » les institutions pour rompre avec l’image d’un parti contestataire et se crédibiliser comme un parti qui peut gouverner, avec un objectif en ligne de mire : l’élection présidentielle de 2027.

[Mise à jour du 10 juillet : correction d’une faute d’orthographe]