Migrations : Amnesty International met en garde l’UE contre le « marchandage d'êtres humains »

Les migrants ne doivent pas faire l’objet d’un « marchandage» et l'Union européenne ne doit pas faire preuve d'une « solidarité intéressée » en confiant la gestion de sa politique migratoire à des pays tiers où les droits humains ne sont pas garantis, a mis en garde Amnesty International.

EFE avec EURACTIV.com
Migrants cross from Morocco into Ceuta, Spain
L’un des derniers exemples en date de l’externalisation de la gestion des flux migratoires est l’accord que l’Italie et l’Albanie ont signé en 2023 pour transférer des milliers de demandeurs d’asile se trouvant sur le sol italien vers le pays des Balkans. [EPA-EFE/JALAL MORCHIDI]

Les migrants ne doivent pas faire l’objet d’un « marchandage » et l’Union européenne ne doit pas faire preuve d’une « solidarité intéressée » en confiant la gestion de sa politique migratoire à des pays tiers, comme la Libye ou la Tunisie, où les droits humains ne sont pas garantis, a mis en garde Amnesty International.

« Nous sommes préoccupés par le fait que la responsabilité [de la gestion des flux migratoires] soit transférée à des pays tiers où, comme établi par Amnesty International, les droits humains des migrants et des réfugiés sont violés », a déclaré Veronica Barroso, une experte d’Amnesty International en Espagne, lors d’un entretien avec EFE, partenaire d’Euractiv.

Les propos de Mme Barroso font suite à la révélation, mardi (21 mai), que le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie, entre autres, utilisent des fonds de l’Union européenne pour détenir des migrants et les abandonner dans le désert.

Cette information, dévoilée dans une enquête menée par El País, le collectif de journalistes Lighthouse Reports et d’autres médias internationaux, dont Le Monde, est particulièrement inquiétante à l’approche des élections européennes, où la question migratoire occupe une place prépondérante.

Selon le rapport d’enquête, « chaque année, des dizaines de milliers de personnes […] se retrouvent exilées dans des zones désertiques ou des villes reculées d’Afrique du Nord. C’est le châtiment auquel sont soumis les migrants et les réfugiés qui veulent rejoindre l’Europe à bord d’embarcations fragiles ou en sautant une clôture [aux frontières] ».

L’enquête a été publiée quelques jours seulement après que l’UE a approuvé son nouveau Pacte sur l’asile et la migration, qui, entre autres mesures, renforce le contrôle des frontières et de l’immigration clandestine et répartit la responsabilité de la charge migratoire entre tous les partenaires de l’UE.

L’un des derniers exemples en date de l’externalisation de la gestion des flux migratoires est l’accord que l’Italie et l’Albanie ont signé en 2023 pour transférer des milliers de demandeurs d’asile se trouvant sur le sol italien vers le pays des Balkans.

Ceuta, Melilla et les îles Canaries, les « hotspots » espagnols

Il existe également d’autres exemples d’accords migratoires entre l’ensemble de l’UE et des pays tiers, notamment la Libye, la Tunisie et plus récemment l’Égypte, qui « ne sont pas [des endroits] sûrs » et « ne disposent pas d’un système d’asile », a mis en garde Mme Barroso.

« Ces pays tiers agissent en réalité comme des “gardiens” pour empêcher les migrants d’atteindre l’Europe », a-t-elle déclaré.

« Au lieu d’externaliser la migration, l’UE devrait fournir à ces personnes des moyens légaux et sûrs d’atteindre notre territoire », a-t-elle affirmé.

Un porte-parole de la Commission a déclaré mardi que « la situation est parfois complexe dans nos pays partenaires [mais] ils restent des États souverains et continuent de contrôler leurs forces nationales ».

Le porte-parole en chef de la Commission, Eric Mamer, a ajouté qu’il s’agissait d’une «situation qui évolue rapidement et sur laquelle nous continuerons à travailler ».

L’Espagne, avec l’Italie et Malte, est l’un des « hotspots » des routes migratoires en provenance d’Afrique du Nord, par sa frontière avec le Maroc au niveau des enclaves de Ceuta et Melilla, ainsi qu’en provenance d’Afrique subsaharienne, avec les flux migratoires vers les îles Canaries.

« Nous avons dénoncé les accords de coopération entre l’Espagne et le Maroc à plusieurs reprises, et nous sommes également très critiques à l’égard des fonds [provenant de l’aide économique de l’UE et de l’Espagne] destinés au Maroc en raison du manque total de transparence quant à la destination de ces fonds », a expliqué Mme Barroso.

Selon elle, « il est très difficile de tracer » ces fonds européens pour « connaître leur destination finale ».

En effet, Amnesty International et d’autres ONG pour la protection des droits humains ont récemment envoyé une pétition à l’Office européen de lutte antifraude (OLAF), demandant l’ouverture d’une enquête pour clarifier la manière dont sont gérés les fonds qui parviennent au Maroc et à d’autres pays tiers destinés au contrôle des migrations, a-t-elle ajouté.

« Solidarité à la carte »

Sur la base des recherches menées par Amnesty International sur le terrain dans les pays tiers, il est possible de déduire que certains États membres de l’UE « adoptent peut-être des politiques et des mesures qui vont à l’encontre des droits humains » en externalisant la gestion des flux migratoires, a affirmé Mme Barroso.

Pour éviter toute violation des droits humains et du droit international, l’ONG a exhorté l’UE à veiller à ce que ses futurs accords avec les pays tiers « comportent des garanties » en matière de protection des droits fondamentaux des demandeurs d’asile.

Les élections européennes de juin suscitent des inquiétudes, puisque les derniers sondages prédisent une montée des partis d’extrême droite, notamment Fratelli d’Italia (FdI, ID), Alternative pour l’Allemagne (AfD, ID) oule parti espagnol Vox (CRE).

« Nous sommes préoccupés par le ton utilisé par certains gouvernements de l’UE sur la question migratoire, qui pourrait inciter à la haine contre les migrants et les réfugiés », a déploré Mme Barroso.

« Le mécanisme de solidarité [du Pacte sur l’asile et la migration] ne prévoit malheureusement pas de formule unique et obligatoire pour la relocalisation et l’accueil dans les États membres, ce qui permet à ceux qui le souhaitent de payer au lieu d’accueillir des migrants », selon l’experte d’Amnesty International.

« Il est très inquiétant que des êtres humains fassent l’objet d’un marchandage et que nous ne parlions pas d’une véritable solidarité pour accueillir ces personnes en Europe, de manière digne et adéquate. »

Le sort des migrants et des réfugiés ne doit pas être laissé « à l’arbitraire et à la volonté de chaque État membre », a-t-elle conclu.

[Édité par Anna Martino]