Nomadisme numérique, un phénomène qui prend de l’ampleur en Europe
La pandémie de Covid-19 a provoqué un changement radical dans notre façon de travailler, et des millions d’Européens ont ainsi commencé à télétravailler. Mais après la levée des restrictions, beaucoup ont hésité à revenir au bureau.
La pandémie de Covid-19 a provoqué un changement radical dans notre façon de travailler, et des millions d’Européens ont ainsi commencé à télétravailler. Mais après la levée des restrictions, beaucoup ont hésité à revenir au bureau.
En effet, lorsqu’ils ont réalisé qu’ils pouvaient travailler depuis n’importe où, des millions de personnes ont choisi de remplacer leur trajet quotidien par les plages du sud de l’Europe, les villes pittoresques des Balkans ou les pentes enneigées des monts Pirin en Bulgarie.
Alors que certains employeurs attendent à nouveau des travailleurs qu’ils se présentent au bureau, où en est la tendance au télétravail et quels sont les pays qui cherchent à tirer parti des nomades numériques européens ?
Selon les données d’Eurofound, quelque 41,7 millions de salariés ont télétravaillé dans l’UE en 2021, soit deux fois plus qu’en 2019. Si les chiffres ont légèrement diminué en 2022, la tendance devrait à nouveau progresser en raison des avancées techniques et des préférences des employeurs pour le travail à distance.
Selon ce rapport, il est de plus en plus évident que le nouveau monde du travail nécessite de nouveaux cadres règlementaires, en tenant compte de la législation existante et des accords des partenaires sociaux.
Ivalio Kalfin, le directeur exécutif d’Eurofound, a confié à EURACTIV que le télétravail était destiné à rester, mais que les conditions de travail devaient être prises en compte.
« Les gouvernements devraient non seulement soutenir les partenaires sociaux, mais aussi penser aux professions où le télétravail n’est pas possible et où les conditions de travail devraient être davantage améliorées pour faire face aux pénuries de main-d’œuvre. »
Il n’existe actuellement aucune législation à l’échelle de l’UE pour harmoniser les normes sur le télétravail ou les protections des travailleurs, mais M. Kalfin a déclaré que des négociations sont en cours et qu’un résultat positif est attendu d’ici l’été.
Statista a notamment constaté que l’Europe arrive à la première place pour ce qui est du nombre de visas qu’elle octroie aux nomades numériques, principalement des ressortissants de pays tiers comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et le Canada. Actuellement, 19 pays peuvent obtenir un visa en Europe.
Parmi ceux qui se disent nomades numériques, près de 60 % n’ont travaillé à distance qu’au cours des deux dernières années, depuis la pandémie de Covid-19.
Visas pour nomades numériques en Europe
Andrina Sol, une ressortissante néerlandaise, a été contrainte de fermer son entreprise de voyages lorsque la Covid-19 a frappé, et elle a commencé à aider les étudiants à rédiger leur mémoire en ligne alors que leurs cours universitaires passaient par Internet et que les bibliothèques fermaient.
« Sans le vouloir, j’ai soudain exercé une activité en ligne et travaillé depuis chez moi. Les voyages me manquaient beaucoup, et quand j’en ai eu l’occasion, je suis partie en Albanie. Pour profiter de la nature et de la liberté…. j’ai décidé de venir en Albanie pendant trois mois l’année dernière, en mars. Je n’ai pas eu besoin de visa puisque je suis citoyenne de l’UE. »
Après être tombée amoureuse de ce pays des Balkans, Mme Sol a décidé de demander le visa de nomade numérique, récemment mis en place, qui lui permettrait de rester plus longtemps que trois mois.
Pour cela, elle a dû ouvrir un compte bancaire local et y déposer 2 500 €, fournir un contrat de location et ses contrats avec des clients.
Denisa Kaca, une consultante qui aide les citoyens étrangers à demander la résidence, a déclaré qu’il y avait eu une augmentation significative du nombre de demandes depuis la pandémie « après plusieurs changements dans d’autres pays concernant l’entrée et la résidence ».
« Ils sont venus en masse en Albanie. Ce qui les attire, c’est le faible coût de la vie et le fait que les Américains peuvent vivre ici pendant un an sans visa. C’est aussi le bouche-à-oreille qui se fait en ligne. Le pays est en train de se faire connaître », a-t-elle expliqué à EURACTIV.
Mais l’Albanie n’est pas le seul pays qui a vu une augmentation des nomades numériques post-pandémie.
En 2021, Cracovie, en Pologne, a été classée comme l’une des meilleures villes d’Europe pour les nomades numériques en raison de ses connexions Internet rapides et des espaces de coworking bon marché. Parmi les autres villes du top 10 figurent Lodz, Poznan et Varsovie.
« J’ai décidé de déménager à Varsovie l’été dernier parce que j’ai entendu de nombreux avis positifs d’autres nomades numériques sur cette ville », a indiqué Denisa, originaire de Bucarest, à EURACTIV.
Elle a expliqué que les avantages de vivre à Varsovie incluent un bon réseau de transports en commun, des sites culturels, de bons magasins, un système de livraison de nourriture bien développé. Les inconvénients incluent l’augmentation du coût de la vie, notamment le loyer et la nourriture.
La Bulgarie tente également d’attirer les nomades numériques, mais il n’existe pas de visa spécifique ni de système d’incitation pour le moment. On ne sait pas non plus combien d’entre eux vivent dans le pays, mais il existe une organisation de travailleurs à distance dans la station de ski de Bansko, dans les montagnes de Pirin.
Bansko est une station de ski animée en hiver, mais une ville paisible été, avec une population de 9 000 habitants. Le nomade numérique Matthias Zeitler, 46 ans, originaire de Munich, s’est installé à Bansko il y a six ans et a fondé le Co-working space Bansko et le Bansko Nomad Festival, qui a accueilli 550 personnes du monde entier l’automne dernier.
Mais les nomades numériques affluent dans d’autres régions de Bulgarie, notamment Sofia, Plovdiv et Bourgas, attirés par les prix avantageux, la beauté de la nature et un taux d’imposition sur le revenu de seulement 10 %.
L’Europe du Sud ouvre la voie
L’Italie a introduit une législation en 2022 pour permettre de vivre dans le pays aux ressortissants non européens « hautement qualifiés » qui travaillent à distance. Les exigences comprennent l’acquisition d’un visa d’entrée d’un an et une assurance maladie complète.
Il n’existe pas de chiffres exacts sur le nombre de nomades numériques en Italie, mais l’association italienne des nomades numériques a signalé la présence d’au moins 2 200 personnes en mars 2022.
La plupart des personnes interrogées ont déclaré vouloir faire des bonds entre les petites villes et les villages plutôt que les zones urbaines, en restant de 1 à 3 mois en moyenne.
« Le moment est venu pour l’Italie de devenir la destination préférée des nomades numériques », a déclaré à EURACTIV Italie Andrea Cafà, président de l’association d’entreprises Cifa Italia.
De l’autre côté de l’Adriatique, la Croatie a été le deuxième pays de l’UE à lancer un régime pour les nomades numériques, une nouvelle catégorie de ceux-ci étant introduite en janvier 2021.
Le régime s’applique aux ressortissants de pays tiers et est valable jusqu’à 12 mois avec possibilité de prolongation dans les six mois suivant l’expiration. Les nomades numériques sont essentiellement traités comme des touristes de longue durée et sont exonérés de l’impôt sur le revenu mais aussi de tous les autres droits réservés aux résidents, comme l’assurance maladie publique.
Entre janvier et juin 2021, moins de 50 nomades numériques étaient inscrits au régime, mais ce chiffre a augmenté en atteignant 597 personnes en janvier 2023. Les deux tiers sont russes (209) et ukrainiens (203), suivis par des ressortissants américains (67) et britanniques (27). En janvier, 142 nouvelles demandes ont été déposées, ce qui indique que la tendance ne semble pas vouloir s’essouffler.
Burak, un nomade numérique en Grèce, a déclaré à EURACTIV qu’il était « à la recherche d’une destination pour échapper à tout » et pensait avoir « découvert la perle cachée de la Méditerranée ». En Grèce, les professionnels comme lui peuvent « avoir un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, avec des prix abordables, tout en profitant du confort et des droits que l’UE a à offrir », ainsi qu’un bon climat, de la nourriture délicieuse et une hospitalité chaleureuse.
La municipalité d’Athènes a sa propre campagne, « This is Athens », pour attirer les nomades numériques et promouvoir la ville. En outre, le gouvernement a pris des mesures pour faciliter leur enregistrement avec un visa de nomade numérique, la création d’une entreprise en ligne et la prise en charge de la comptabilité, bien que sur le terrain, quelques failles subsistent dans le système.
À Malte, le permis de séjour nomade, lancé en 2001, permet à ses détenteurs de travailler pour une entreprise étrangère tout en résidant légalement dans le pays. Il est ouvert aux citoyens des pays tiers pour une période d’un an renouvelable.
Charles Mizzi, PDG de l’agence Residency Malta, a déclaré en 2022 que « s’il y a une leçon à tirer de la pandémie, c’est que les gens sont plus que jamais prêts à se déplacer. Ayant reconnu très tôt les signes, Residency Malta a lancé ce nouveau permis qui permet aux nomades numériques de venir à Malte et d’y travailler ».
Les candidats doivent gagner plus de 2 700 euros par mois et disposer d’un contrat de travail ou d’un contrat de services en free-lance, d’un contrat de location et d’une assurance maladie. Les principaux attraits pour les nomades numériques sont le soleil toute l’année, une communauté technologique et financière florissante et l’absence d’impôt payé localement.
En Espagne, dès la fin de l’année 2022, les nomades numériques peuvent vivre dans le pays pendant un an, avec possibilité de prolongation de deux ans, tout en bénéficiant d’un taux d’imposition de 15 % au lieu des 24 % habituels.
Le gouvernement s’attend à ce que la nouvelle loi permette à l’Espagne de se développer et de progresser en matière technologique tout en faisant évoluer et en augmentant le nombre d’espaces de coworking et de coliving.
D’autres pays proposent des programmes de résidence similaires, notamment la République tchèque, l’Estonie, la Finlande, la Grèce, la Hongrie, le Portugal et la Roumanie.
Chaque programme a ses propres exigences, mais il faut généralement disposer d’un revenu compris entre 2 000 et 5 000 euros par mois, d’une assurance maladie complète et d’une preuve de résidence, par exemple un contrat de location.
Alors que les États membres de l’UE sont désireux de tirer parti de l’afflux de télétravailleurs étrangers, Eurofound estime qu’une règlementation à l’échelle européenne est nécessaire pour garantir la protection des travailleurs et l’égalité des conditions de concurrence, car le nombre de télétravailleurs et de nomades numériques ne cessera d’augmenter.
« Le télétravail est là pour rester, sous une forme permanente ou occasionnelle », a déclaré M. Kalfin.
Bien qu’il s’agisse d’une bonne nouvelle pour les gouvernements, qui souhaitent faire entrer davantage de liquidités dans leurs économies, notamment grâce aux professionnels étrangers bien rémunérés, les personnes sur le terrain s’inquiètent d’autres impacts.
« Beaucoup d’étrangers vont évincer les habitants de leurs maisons et de leurs villes. Cela fait grimper les prix locaux et entraîne une hausse du coût de la vie pour les habitants. Cela pourrait également compenser la fuite des cerveaux que connaît l’Albanie », a déclaré M. Kaca, ajoutant cependant que « il faut une certaine planification et des programmes pour maximiser cet impact positif ».
Nombreux sont ceux qui espèrent que toute législation à venir, au niveau européen ou national, ne protégera pas seulement les travailleurs isolés, mais aussi les communautés dont ils font partie.
Federica Pascale, Krassen Niklov, David Spaic Kovacic, Sofia Mandilara, Fernando Heller, Max Griera et Aleksandra Krzysztoszek ont contribué à la rédaction de cet article.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]