Nucléaire : ses défenseurs cherchent des signaux positifs chez les commissaires désignés
Les partisans de l'atome faisaient grise mine la semaine dernière suite à la proposition des anti-nucléaires Teresa Ribera et Dan Jorgensen à des postes clés au sein de la prochaine Commission européenne. Mais une fois la stupeur passée, leurs craintes ont quelques raisons de s’estomper.
Les partisans de l’atome faisaient grise mine la semaine dernière suite à la proposition des anti-nucléaires Teresa Ribera et Dan Jorgensen à des postes clés au sein de la prochaine Commission européenne. Mais une fois la stupeur passée, leurs craintes ont quelques raisons de s’estomper.
« Ils nous mettent un danois socialiste à l’énergie… » « La France a vraiment tout perdu ». Les laudateurs européens du nucléaire, dont ces échos proviennent, avaient toutes les raisons de s’inquiéter après la proposition mardi dernier (17 septembre) d’Ursula von der Leyen de nominer Teresa Ribera et Dan Jorgensen respectivement aux commissariats européens à la Transition et à la Concurrence, et à l’Énergie et au Logement.
Tous deux sont en effet plus que réservés sur le développement de l’atome. Le risque de ces nominations, selon l’eurodéputé français Pascal Canfin (Renew), est de « refaire la guerre avec les renouvelables ».
Pour l’un de ses collègues, interrogé par Euractiv et agnostique sur le nucléaire, « il serait plutôt utile que [les partisans du nucléaire] arrêtent de s’inventer des ennemis imaginaires ».
Deux opposants au nucléaire
En Espagne et au Danemark, Teresa Ribera et Dan Jorgensen appartiennent à des gouvernements socialistes opposés au nucléaire. Tous deux se sont illustrés à plusieurs reprises au niveau européen, notamment en s’opposant à l’introduction du nucléaire dans la taxonomie verte de l’UE, qui doit faciliter les investissements privés dans les activités jugées durables – le nucléaire n’y a été intégré qu’en qualité de technologie de « transition ».
Mais plus que le Danois, c’est bien l’Espagnole qui inquiète les défenseurs de l’atome. Son portefeuille, qui chapeaute à la fois celui de son futur collègue et les questions de concurrence, fait qu’elle sera à la tête de l’administration « DG COMP », chargée du contrôle des investissements publics des États membres.
Craintes sur l’investissement
Et « alors que l’on commence à parler du besoin d’investissements publics massifs pour développer des technologies de transition, donner ce rôle [à Teresa Ribera] est paradoxal et peut laisser douter d’une vraie intégration de l’atome dans la stratégie de transition de l’UE », craint donc auprès d’Euractiv Cecil Coulet, chargé d’affaires européennes au sein du think tank Équilibre des énergies.
La France doit d’ailleurs encore faire contrôler par la Commission européenne, au regard du régime d’interdiction des aides d’État, ses mécanismes de financement de son parc nucléaire existant et de ses nouveaux projets, potentiellement gourmands en subventions publiques.
Pour le nouveau nucléaire, Paris pourrait s’appuyer sur le mécanisme tchèque « validé [en mai 2024] sous l’autorité de l’ancienne commissaire à la Concurrence et opposante historique au nucléaire, Margrethe Vestager », rappelle Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire.
Rééquilibrage au sein du Collège
Comme Margrethe Vestager, les conséquences de la guerre en Ukraine sur le système énergétique européen ont poussé d’autres dirigeants européens à s’intéresser au nucléaire, à l’instar de la présidente de la Commission européenne. Le 30 août, Ursula von der Leyen a déclaré que l’UE devait produire « plus de nucléaire », après avoir souligné en mars qu’il fallait « garantir de nouveaux investissements » dans l’atome.
Un soutien de poids donc, venant s’adjoindre à celui du commissaire français proposé, Stéphane Séjourné, le commissaire néerlandais proposé au Climat, Wopke Hokstrea, membre d’un parti favorable à la relance du nucléaire et remplaçant de son compatriote Frans Timmermans, historique de la lutte antinucléaire. Encore, le commissaire tchèque Josef Sikela, ou l’ensemble des commissaires d’Europe centrale et de l’Est, favorables ou agnostiques envers le nucléaire.
Affronter le Parlement
En guise de filtre ultime, la composition du Collège devra être validée par les eurodéputés. Or, depuis les élections du 9 juin, « il y a une majorité [parlementaire] pour beaucoup de questions touchant au nucléaire », veut croire Ebba Bush, ministre de l’Énergie suédoise, interrogée par Euractiv le 19 septembre lors d’un évènement sur l’atome à l’OCDE à Paris.
Pour leur défense, Teresa Ribera a déjà expliqué en conférence de presse le 17 septembre qu’elle ne ferait pas obstruction à l’atome, tandis que la lettre de mission de Dan Jorgensen mentionne explicitement le respect de la « neutralité technologique » entre les différentes énergies bas carbone.
« Il en faudra néanmoins davantage pour nous convaincre », déclare auprès d’Euractiv l’eurodéputé Christophe Grudler (Renew), chef de file d’un groupe informel d’environ 120 parlementaires européens ouvertement favorables à l’atome.
En attente d’engagements
« [Teresa Ribera et Dan Jorgensen] devront prendre des engagements forts lors des auditions », assure-t-il, alors que le nucléaire est encore discriminé « dans une dizaine de textes européens », comme le fonds de transition juste, la banque de l’hydrogène ou bien la taxonomie verte, explique Valérie Faudon.
Quoiqu’il en soit, « heureusement que l’atmosphère générale a changé, car [avec l’arrivée des anti-nucléaires Teresa Ribera et Dan Jorgensen,] j’ai un peu l’impression d’un retour cinq ans en arrière » avance pour Euractiv Maxence Cordiez, ingénieur et expert associé en énergie auprès du think tank libéral Institut Montaigne.
Il est donc loin le temps où la lettre de mission de Kadri Simson, la commissaire à l’Énergie de 2019 à 2024, mentionnait comme priorité de « poursuivre le démantèlement » des réacteurs nucléaires.