Peut-on encore qualifier d'hybride la stratégie de la Russie à l’égard de l’UE ?

Jusqu'à présent, l'Europe s'est abstenue d'accuser Moscou de commettre des actes de guerre

EURACTIV.com
Le 22 septembre 2026, des policiers ont recherché des pièces de drone près de Wunstorf, dans la région de Hanovre, dans le cadre d'une enquête visant à déterminer s'il existait un lien éventuel avec l'incident impliquant un drone survenu à l'aéroport de Leipzig. [Str/picture alliance via Getty Images]

Les menaces hybrides émanant de Moscou s’intensifient tant en rythme qu’en ampleur, mais les Européens ne semblent pas s’accorder sur la manière de les qualifier.

De nombreux exemples illustrent cette menace grandissante. La semaine dernière, la Biélorussie a organisé un exercice militaire de quatre jours le long de la frontière polono-lituanienne, tandis que l’Ukraine signalait que la Russie utilisait des stations relais biélorusses pour guider des attaques de drones contre des cibles dans l’ouest de l’Ukraine. La même semaine, des moyens de l’OTAN ont abattu un drone provenant de Biélorussie à proximité de la ville de Kaunas, dans le sud de la Lituanie. 

Au début du mois, l’Allemagne a déclaré que la Russie était à l’origine d’une attaque de drone visant des avions-cargos ukrainiens à l’aéroport de Leipzig/Halle en août.

« Nous ne sommes pas en guerre, mais nous sommes chaque jour la cible d’une guerre hybride », a déclaré le ministre allemand de l’Intérieur, Alexander Dobrindt. 

Jusqu’à présent, l’UE a adopté une ligne de conduite prudente, qualifiant ces événements d’« hybrides » et non d’actes de guerre directs. Les menaces hybrides se distinguent des conflits armés ou des hostilités en ce qu’elles restent généralement en deçà du seuil de la guerre conventionnelle, a expliqué par écrit un porte-parole de la Commission européenne à Euractiv, soulignant qu’elles combinent de manière coordonnée des moyens coercitifs, subversifs, cybernétiques, informationnels, économiques ou autres moyens non cinétiques et, parfois, des moyens cinétiques limités.

L’objectif, selon la Commission, est d’exploiter les vulnérabilités des États, « sans pour autant déclencher nécessairement un état de guerre officiel ».

« Nous ne devons pas nous faire d’illusions sur ce qui se passe ici : les menaces hybrides auxquelles l’Europe est confrontée sont de moins en moins hybrides et de moins en moins des menaces », a déclaré la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lors de son discours de septembre devant les députés européens à Strasbourg.

Les récents actes de sabotage et incursions de drones conduisent certains dirigeants à durcir leur discours. Au début du mois, la haute représentante de l’UE, Kaja Kalla, a déclaré que l’attaque de Leipzig/Halle présente « toutes les caractéristiques du terrorisme d’État ».

Jeudi dernier, le Premier ministre polonais Donald Tusk a déclaré devant les députés nationaux que la Russie pourrait frapper des pays soutenant l’Ukraine, y compris la Pologne, à l’aide de drones et de missiles, et faire passer ces attaques pour des accidents. Le lendemain, le président français Emmanuel Macron a déclaré que « la nature de l’agressivité russe et des menaces en Europe changent », après avoir informé les chefs de file des partis et les candidats à la présidentielle sur la sécurité nationale en vue des élections de 2027.

Que couvre ce terme ?

L’OTAN définit les menaces hybrides comme une combinaison de moyens militaires et non militaires, ainsi que secrets et ouverts, notamment la désinformation, les cyberattaques, la pression économique, le déploiement de groupes armés irréguliers et le recours à des forces régulières.  

Peu après le discours de von der Leyen, les députés européens ont adopté un rapport appelant à la mise en place d’un mécanisme de réponse coordonné de l’UE contre les « menaces hybrides ».  

« Je n’aime pas ce titre », a déclaré à Euractiv Rasa Juknevičienė, députée européenne du Parti populaire européen à l’origine du rapport, tout en soulignant l’absence d’une meilleure alternative. « Il ne reflète pas exactement la réalité sur le terrain, car cela donne l’impression qu’il ne s’agit pas d’une véritable guerre. » 

« Nous avons qualifié ces attaques hybrides ou cette guerre hybride d’actes sans lien entre eux, mais la guerre menée par la Russie touche des personnes et des institutions bien concrètes », a ajouté l’ancienne ministre lituanienne de la Défense.

La question du seuil

Jusqu’à présent, la Russie a pris pour cible des pays européens dans ce que certains experts appellent une « zone grise », en dessous du seuil qui déclencherait une riposte conventionnelle.

Pour certains pays, qualifier clairement l’état de la menace encourage la Russie à aller plus loin. 

« Le simple fait de la qualifier de sous le seuil contribue à repousser les limites de ce qui est acceptable ou non », a déclaré à Euractiv un responsable du flanc oriental.

Cette source, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a indiqué que son pays fait la distinction entre les activités hybrides ou de sabotage de la Russie et ses menaces militaires à l’encontre du flanc oriental de l’OTAN.  

Afin de mieux contrer la stratégie du Kremlin à l’encontre des pays de l’UE, Ursula von der Leyen a proposé la semaine dernière un « manuel de riposte aux menaces hybrides » dans le cadre de la très attendue stratégie européenne de sécurité.

Ce mécanisme aidera les capitales à réagir aux « incidents » qui se situent « en deçà d’un conflit armé mais menacent clairement notre sécurité nationale », a déclaré la présidente de la Commission, ajoutant qu’il s’apparenterait à l’article 4 de l’OTAN.

Mais certains estiment qu’une trop grande clarté pourrait faire le jeu du Kremlin. Pour Jamie Shea, ancien secrétaire général adjoint adjoint de l’OTAN, « être trop précis sur les niveaux de riposte enlève l’ambiguïté qui est essentielle à la dissuasion, car elle permet de maintenir l’adversaire dans l’incertitude ».

L’agresseur pourrait alors continuer à provoquer et à perturber jusqu’à un certain niveau sans se soucier de la riposte, a-t-il ajouté.  

Une guerre de l’ombre ?

Carlo Masala, directeur du Centre d’études sur le renseignement et la sécurité à l’Université des forces armées allemandes de Munich, a indiqué à Euractiv qu’il préférerait « parler de guerre de l’ombre ».

« Du point de vue russe, il s’agit d’une véritable guerre », a déclaré Masala.  

Si l’on est quotidiennement la cible d’actions de guerre, alors on est en guerre même si l’on ne riposte pas à ces attaques, a conclu l’Institute for the Study of War (ISW), basé aux États-Unis, dans un rapport publié en septembre sur « la campagne militaire russe contre l’Europe ». 

Alors que certains experts estiment qu’une rhétorique de guerre escalatoire pourrait alimenter l’escalade de Moscou, l’ISW soutient que le langage actuel de l’Europe limite les réponses occidentales et envoie un signal de tolérance à Moscou.  

La multiplication des incidents met également à l’épreuve l’efficacité de la dissuasion européenne actuelle et comporte le risque d’une « escalade involontaire », a affirmé Linas Kojala, directeur du Geopolitics and Security Studies Centre, basé à Vilnius.

« Changer le discours sur la guerre hybride ne signifierait pas que nous modifions la nature de la menace à laquelle nous sommes confrontés, car celle-ci dépend de la perception qu’a la Russie de l’efficacité de la dissuasion occidentale », a-t-il ajouté.

Utiliser à la place l’expression « guerre de l’ombre », a expliqué Masala, ne modifierait pas le seuil de déclenchement, mais permettrait aux Européens de mieux comprendre qu’il s’agit d’« une campagne orchestrée qui s’apparente à une guerre », mais sans troupes. 

Les ambassadeurs de l’UE devraient aborder la question des menaces hybrides russes lors de leur réunion mercredi prochain, alors que la Commission poursuit l’élaboration de sa stratégie européenne de sécurité.

(at, cm)