Réseaux électriques intelligents : la France tente de se positionner
Pour mieux concilier l’offre et la demande d’électricité, l’Europe s’est lancé un défi industriel et technologique ayant comme point de départ le déploiement de compteurs communicants. La France pourrait prendre une longueur d’avance avec Linky.
Pour mieux concilier l’offre et la demande d’électricité, l’Europe s’est lancé un défi industriel et technologique ayant comme point de départ le déploiement de compteurs communicants. La France pourrait prendre une longueur d’avance avec Linky.
Un boîtier « intelligent » donneur de conseils pour optimiser sa consommation d’électricité : si l’objectif fixé par la Commission européenne est atteint, 80% des ménages en seraient équipés d’ici 2020 contre seulement 10% aujourd’hui. En clair, le chemin est encore long.
Pas sûr, toutefois, que les usagers -hormis ceux ayant l’âme écologique- acceptent de réduire leur consommation aux heures de pointe pour économiser une centaine d’euros par an, estime Renaud Lecompte, directeur marketing Europe, Moyen-Orient, Afrique et Inde chez GE Energy. Il y a fort à craindre que cette nouvelle technologie se heurte au calcul rationnel de consommateurs qui préfèreront avant tout maintenir leur niveau de confort.
Pourtant, la mise à disposition de données plus fines et en temps réel sur la consommation d’électricité, si elle s’accompagne d’un effort de communication auprès du public et d’offres commerciales avantageuses, pourrait induire des économies d’énergie et ainsi contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
« Partie émergée de l’iceberg »
C’est tout du moins l’objectif visé par la Commission européenne, qui a mandaté les États pour procéder à une évaluation économique de ces systèmes de comptage intelligents d’ici le 3 mars 2012. Selon l’Agence de l’environnement et de maîtrise de l’énergie (Ademe), une implication plus grande des consommateurs pourrait induire une baisse de 5 à 15% de la demande d’électricité.
Les compteurs communicants ne sont toutefois que la première pierre de l’édifice ambitieux des réseaux intelligents (« smart grids »), visant à garantir un approvisionnement durable et sûr en énergie et une meilleure adéquation entre l’offre et la demande d’électricité.
« C’est la partie émergée de l’iceberg », estime Christian Ferveur de Schneider Electric France. « Une myriade de services doit se développer en aval de ces compteurs », rappelle Pierre-Marie Abadie de la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC). Il s’agit notamment d’établir une véritable communication entre le consommateur et le fournisseur d’électricité.
L’émergence des tels réseaux passe également par une modernisation des infrastructures afin d’intégrer les énergies renouvelables et de satisfaire une demande en constante augmentation. Seules des lignes à très haute tension (« super grids ») permettront de transporter sur de longues distances et de manière fiable l’énergie intermittente générée par des installations photovoltaïques et éoliennes souvent éloignées des zones de consommation.
Linky : la recette française
Relever ce défi industriel et technologique demandera des investissements significatifs. Pour l’heure, seules l’Italie et la Suède ont achevé le déploiement de compteurs électriques évolués, mais avec une technologie insuffisante pour impliquer le consommateur final, explique le chargé de mission du projet Linky à ERDF, Philippe Siguret. La France, où le compteur Linky d’ERDF a passé le stade de l’expérimentation, est donc en tête de peloton.
« L’expérimentation menée par ERDF est sans équivalent à l’étranger », estime la Commission de régulation de l’énergie (CRE), qui soutient qu’ »une généralisation rapide de Linky serait très favorable à l’industrie française ». Il faut donc faire vite, car « il ne serait pas surprenant de voir émerger d’ici 2-3 ans des concurrents de poids, comme la Chine, qui pourraient sans doute lui rafler la mise », explique une source proche du dossier.
« Si on parvient à réussir le challenge [du déploiement de masse], on aura un rôle à jouer mondialement », considère pour sa part le président de Schneider Electric, Frédéric Abbal. Il évoque aussi une « superbe opportunité économique », le développement de la filière représentant selon lui « des centaines de milliers d’emplois dans les 20 ans à venir ».
Après avoir obtenu l’aval de la CRE mi-juillet, les pouvoirs publics ont annoncé, le 28 septembre dernier, le déploiement d’ici à 2020 de 35 millions de compteurs intelligents à partir de 2013. D’ici là, le régulateur français aura défini l’architecture juridique de Linky dans un arrêté clarifiant ses fonctionnalités. De son côté, ERDF a prévu d’engager 4,3 milliards d’euros et s’apprête à lancer des appels d’offre auprès des fabricants de compteurs.
Manque de visibilité
Si le calendrier semble bien défini, plusieurs questions restent toutefois sans réponse : le rôle et les bénéfices pour le consommateur, les nouvelles offres tarifaires, la probable répercussion des coûts d’installation sur la facture d’électricité et la protection des données de consommation. Ces zones d’ombre ont été soulevées notamment par les associations de consommateurs et la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR).
L’UFC-Que choisir estime que Linky présenterait avant tout un intérêt pour les gestionnaires de réseaux et les fournisseurs. Les premiers économiseront les coûts de déplacement tandis que les seconds pourront proposer des offres tarifaires plus compétitives en fonction des données réelles de consommation, explique l’association.
D’autre part, les opérateurs (gestionnaire de réseau et fournisseurs) semblent manquer de visibilité au-delà de la phase de déploiement. « On n’a aucune idée du modèle économique qui va émerger », concède Renaud Lecompte, avant d’ajouter que « le développement d’offres commerciales n’est pas non plus d’actualité ».