Uber files : nouvel élan pour les discussions sur la directive des travailleurs des plateformes
Les révélations sur les tactiques de lobbying opaques d’Uber ne manqueront pas d’affecter les négociations sur la directive relative aux travailleurs de plateforme, alors que ceux qui demandent une protection sociale plus forte se tiennent prêts à en tirer profit.
Les révélations sur les tactiques de lobbying opaques d’Uber ne manqueront pas d’affecter les négociations sur la directive relative aux travailleurs de plateforme, alors que ceux qui demandent une protection sociale plus forte se tiennent prêts à en tirer profit.
Alors que la République tchèque vient de s’emparer du dossier au Conseil et que les législateurs ont entamé les négociations au niveau technique la semaine dernière, les révélations des « Uber files » devraient occuper le devant de la scène dans les discussions sur la future directive européenne sur les travailleurs de plateforme.
Dimanche (10 juillet), le Guardian, ainsi que 42 autres journaux internationaux, dont Le Monde en France, ont publié dans une série d’articles sur la machine de lobbying intensif d’Uber pour s’imposer sur le marché et sur les façons dont l’entreprise américaine aurait bafoué la loi.
L’enquête s’est appuyée sur 124 000 documents confidentiels d’Uber, auxquels le journal britannique a pu avoir accès avant de les partager avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).
Ces révélations interviennent alors que Bruxelles cherche à réglementer davantage les conditions de travail des travailleurs de ces plateformes, dont Uber, et que le lobbying bat son plein de tous côtés.
« Les Uber files, si la nouvelle est confirmée, démontrent à quel point il est urgent de protéger les travailleurs vulnérables contre les modèles d’affaires abusifs », a déclaré la rapporteure du texte au Parlement, l’eurodéputée de centre gauche Elisabetta Gualmini, ajoutant qu’ils « prouvent une fois de plus qu’il est temps de combler les vides juridiques dont certaines entreprises de plateformes abusent. »
Les législateurs de la commission en charge auront l’occasion de voter sur le rapport de Mme Gualmini en octobre. « Lors de ce vote, les groupes politiques montreront leur vraie couleur : se rangent-ils du côté des travailleurs et de leurs droits sociaux ainsi que de la concurrence loyale, ou du côté de ces “pirates” des temps modernes, comme ils se sont même définis, fiers de récolter le butin de la révolution numérique ? », a-t-elle demandé.
La bataille fait rage au Parlement européen, où l’industrie a trouvé une oreille attentive parmi les législateurs conservateurs et libéraux, notamment, qui craignent que la proposition ne détruise le marché en pleine croissance.
« Je ne suis pas surprise [par ces révélations]. C’est une confirmation de ce que nous avons vu », a déclaré l’eurodéputée insoumise Leila Chaibi, accusant certains de ses collègues de droite de reprendre mot pour mot les arguments des plateformes.
Réunis mercredi, les députés de la commission de l’emploi ont évoqué la possibilité d’entendre Uber dans le cadre de leurs travaux et d’ouvrir une enquête interne sur les campagnes de lobbying des plateformes.
De son côté, l’entreprise américaine ne semble pas y voir de problème. « Nous n’avons pas justifié et ne cherchons pas d’excuses pour des comportements qui ne sont pas conformes à nos valeurs actuelles en tant qu’entreprise », a déclaré Uber dans un communiqué (10 juillet).
La France sous les projecteurs
Les Uber Files ont également permis de découvrir que le président français Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, était un partenaire de choix et un point de contact direct pour l’entreprise, qui rencontrait à l’époque quelques obstacles à son implantation sur le marché national.
Cette proximité supposée, au moins idéologique, entre le chef de l’État français et l’entreprise américaine fait sens, pour certains, au regard du peu de progrès de la France à la tête du Conseil.
Paris a pris la tête d’une coalition de pays d’Europe du Nord et de l’Est sceptiques sur la proposition, en particulier sur la notion de présomption réfutable. À l’inverse, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Belgique ont fait pression pour obtenir davantage de protections sociales.
La préférence de la France serait de laisser la question du statut à la négociation collective, comme elle le fait au niveau national. Cependant, les « Uber files » pourraient affaiblir sa position au Conseil de l’UE, et plus largement décrédibiliser les arguments des plateformes.
« C’est un fait que la présidence française n’était pas pressée lorsqu’il s’agit de ce dossier. Une réunion par mois ne peut pas être interprétée comme lui donnant une haute priorité », a déclaré un diplomate européen à EURACTIV.
Si la directive n’avait effectivement pas été annoncée comme une priorité de la présidence française, le président Emmanuel Macron a déclaré avoir « régulé le secteur, sans aucune complaisance », lors d’une visite mercredi.
Le président français a souligné qu’il travaillait à la création d’emplois pour des personnes issues de quartiers difficiles, sans opportunités, précisant qu’il « recommencerait demain et après-demain. »
Pourtant, selon la Confédération européenne des syndicats (CES), ces révélations permettent d’expliquer pourquoi la présidence française ne semblait pas vouloir faire avancer ce dossier. L’organisation a par ailleurs demandé aux législateurs de ne pas voter sur la proposition tant qu’Uber n’aura pas été auditionné.
Contacté par EURACTIV, l’Élysée a déclaré que « la présidence française a mené ce travail avec célérité : depuis janvier, sept réunions du groupe des questions sociales ont été organisées à ce sujet, qui ont permis à la présidence, dans des délais très rapides après la présentation de la proposition de la Commission, de faire avancer les discussions de fond et de présenter un texte de compromis. »
Et de souligner que, dans le discours d’Emmanuel Macron à Strasbourg en janvier, le président s’était dit « très favorable à ce que nous puissions consolider les droits sociaux pour tous les travailleurs et à une convergence sociale vers le haut ».
Entre-temps, le nouveau ministre français du numérique, Jean-Noël Barrot, devrait officiellement abandonner ses responsabilités liées à Uber en raison de sa relation avec la directrice de la communication européenne d’Uber, Hélène Barrot, qui n’est autre que sa sœur.
Les négociations sur la directive à venir incombent désormais aux Tchèques, qui assurent la présidence du Conseil de l’UE depuis le début du mois.
« La directive sur les travailleurs des plateformes a toujours été une priorité pour la présidence tchèque. Notre objectif est d’avancer rapidement, de présenter une bonne et solide proposition et de parvenir à un accord sur une approche générale à la fin de cette année », a déclaré un porte-parole à EURACTIV.
[Edited by Luca Bertuzzi/Nathalie Weatherald]