Présidence belge de l'Union européenne en 2024 : un exercice à risques

En 2024, la Belgique prendra la présidence du Conseil de l’Union européenne, mais elle sera tronquée, handicapée, perturbée par les élections multiples qui se tiendront alors.

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Du 1er janvier au 30 juin 2024, la Belgique prendra les rênes du Conseil de l’Union européenne, mais sa présidence – comme celle de l’Espagne en 2023 – sera tronquée, handicapée, perturbée par les élections multiples qui se tiendront alors. [Shutterstock/Alexandros Michailidis]

Du 1er janvier au 30 juin 2024, la Belgique prendra les rênes du Conseil de l’Union européenne, mais sa présidence – comme celle de l’Espagne en 2023 – sera tronquée, handicapée, perturbée par les élections multiples qui se tiendront alors. À partir du 22 mars, le Parlement européen suspendra ses travaux. Les Assemblées belges feront de même à quelques jours d’intervalle, contraignant les exécutifs à gérer les affaires publiques avec prudence.

André Flahaut est député fédéral de Belgique, vice-président de la Chambre des représentants, ancien ministre fédéral de la Défense nationale, de la Fonction publique et ancien président de la Chambre des représentants de Belgique.

Le colonel Jean Marsia est président de la Société européenne de Défense (S€D AISBL), docteur en sciences sociales et militaires et ancien directeur de l’Enseignement académique à l’Ecole Royale Militaire (ERM).

Le courage de nos ambitions et le poids du réel

Il n’empêche, la Belgique doit tout faire pour donner du poids et du contenu à sa présidence. En effet, l’état actuel de l’Europe et du monde requiert des actions concrètes, énergiques et surtout du courage. À tous les niveaux de pouvoir, il importe d’appliquer la recommandation de Jean Jaurès : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ».

Il convient donc rapidement de préciser les objectifs ainsi que le rôle de chacun. Le moment venu, il ne saurait être question d’improviser. À cet égard, chaque niveau de pouvoir devra efficacement traiter les informations livrées par la présidence tchèque, qui se termine cette fin décembre, puis celles de la Suède et de l’Espagne en 2023. Ceci pour consolider et parachever leur travail avec ambition.

En juillet 2024, il faudra alors céder le maillet présidentiel à la Hongrie. En décembre, la Pologne suivra. Ces deux pays adopteront sans doute une ligne politique très différente de celle de leurs prédécesseurs, depuis le Brexit en 2016, et risquent de mettre à mal leurs réalisations.

Un message clair pour une Europe consolidée

L’Union européenne a besoin d’être reprise en main dans tous les domaines. Les réponses apportées aux crises successives furent insatisfaisantes et insuffisantes : crise financière en 2008, monétaire en 2010, migratoire en 2015, sanitaire en 2020 et géopolitique depuis le 24 février 2022. On soulignera alors tant le manque d’Europe sociale et fiscale, que l’absence d’un gouvernement fédéral européen et d’un budget fédéral. Notre monnaie unique, l’euro, s’en trouve fragilisée. De même, nous pâtissons de l’absence d’une politique tant industrielle qu’énergétique qui rend l’Union européenne dépendante de certaines grandes puissances.

La guerre en Ukraine a toutefois rendu prioritaire le maintien de la paix. Il est grand temps que les États européens se préoccupent de la défense de l’Europe ; grand temps qu’ils agissent au lieu de se limiter à communiquer et à sous-traiter celle-ci aux États-Unis. En effet, faute d’une Europe unie et cohérente, car décider à vingt-sept est mission impossible, nous sommes progressivement devenus leurs exécutants et leurs obligés. L’OTAN est totalement déséquilibrée entre un pilier nord-américain omniprésent, voire omnipotent, et un pilier européen à peu près inexistant.

Propositions pour une défense européenne

Offrons aux militaires des perspectives capables de réduire l’attrition et de reconstituer les effectifs. Pensons en termes de mutualisation des achats et de solidarité européenne. Développons en commun nos capacités de défense. Évitons, par exemple, de reproduire la multiplication par trois de l’avion de combat européen qui a eu lieu dans les années 1980, avec l’Eurofighter d’Airbus, le Rafale de Dassault et le Gripen de Saab. Cette dispersion n’a fait que donner au F-35 américain le monopole, y compris en Europe, en tant qu’avion de combat de cinquième génération. Ensuite, remplaçons les avions d’écolage élémentaire Marchetti, conçus dans les années 1960, par un avion européen. Il faut donc œuvrer à faire converger les deux projets européens visant à développer l’avion de combat du futur, le SCAF, porté par la France, l’Allemagne et l’Espagne, et le Tempest, soutenu par le Royaume-Uni, l’Italie et la Suède. La Belgique, sur base des secteurs industriels où elle excelle, devra être prête à participer dès le début à ce programme s’il devient commun.

Ceci dit, force est de constater combien les coopérations bilatérales ou multilatérales – souvent déséquilibrées entre « grands » et « petits » pays – peinent à s’étendre à l’ensemble des armées européennes. Soulignons toutefois que le remplacement des navires de lutte contre les mines, projeté par la Belgique et les Pays-Bas et mené avec efficacité par la défense belge, s’est récemment élargi à la France. Ce joli succès incite à ne pas renoncer à coopérer. Disons-le sans hésitation : toutes les opportunités de nourrir la convergence entre les États européens doivent être saisies !

Renforcer les structures de coordination

Les partenariats militaires dans les domaines du médical, de la logistique, de la cybersécurité, du spatial, de la formation et de la recherche tant scientifique que technologique méritent d’être développés. Ce qui suppose de mettre en place de véritables structures de coordination pour stimuler la cohérence. Bien sûr, au sein des institutions européennes, les intervenants ne manquent pas : Commission, Conseil, Service européen d’action extérieure, Agence européenne de défense, Agence spatiale européenne… Toutefois, chacun tend à tirer la couverture à soi plutôt que de viser, avec les autres, un but commun : notre unité !

Enfin, il importe de repenser la Protection civile pour la structurer autour de la défense pour que s’opère un partage de sites, ressources et compétences. Les inondations et les incendies qui ont dévasté certaines régions d’Europe en 2021 et 2022 ont montré ce que coûte – notamment en vies humaines – le défaut de cohérence des pouvoirs publics quant aux services essentiels de prévention et de sécurité.

Dans certaines conditions et à certaines fins, la Protection civile pourrait accueillir des militaires d’active ou des réservistes et, plus encore, servir de « sas » pour des jeunes désireux de réaliser un Service volontaire d’utilité collective (SUC), avec la possibilité à terme de rejoindre la défense. Le bénéfice serait considérable pour tous ! Ceci permettrait également de développer les structures B-FAST et EU-FAST porteuses de solidarité en Europe et dans le reste du monde.

Faire entendre la voix de l’Europe

Une fois dotée d’un commandement politico-militaire unique et de capacités militaires crédibles, l’Union européenne pourrait alors de nouveau peser sur la scène internationale et faire entendre sa voix. Sans verser dans le néocolonialisme, elle pourrait redéfinir un partenariat solidaire avec l’Afrique, notamment pour développer des relations dans le domaine de la sécurité, là où l’ONU est progressivement devenue impuissante.

Signataires :

André FLAHAUT, député fédéral, Ministre d’État
Jean MARSIA, président de la Société européenne de défense AISBL (S€D)