Crise énergétique : « tout le monde espère un hiver pas trop rude » déclare Laurence Boone, secrétaire d'État chargée de l'Europe

En exclusivité, EURACTIV France s'est entretenu avec Laurence Boone, secrétaire d'État chargée de l'Europe, sur les négociations autour des mesures présentées par la Commission européenne pour faire face à l'hiver.

Euractiv France
Cabinet meeting of the French government â??in Paris
Ancienne secrétaire générale adjointe de l’OCDE, conseillère économique du président de la République François Hollande de 2016 à 2018, Laurence Boone déclare à EURACTIV France, en préambule de cet entretien, qu’elle n’appartient à aucun courant économique, basant ses « analyses sur des données, sur des faits, et non sur de l’idéologie ». [EPA-EFE/YOAN VALAT]

EURACTIV France s’est entretenu en exclusivité avec Laurence Boone, secrétaire d’État chargée de l’Europe, sur les mesures contre la crise énergétique qui seront négociées vendredi (30 septembre) au Conseil de l’UE, et sur les raisons de la Communauté politique européenne initiée par le président de la République française.

Ancienne secrétaire générale adjointe de l’OCDE, conseillère économique du président de la République François Hollande de 2016 à 2018, Laurence Boone déclare à EURACTIV France, en préambule de cet entretien, qu’elle n’appartient à aucun courant économique, basant ses « analyses sur des données, sur des faits, et non sur de l’idéologie ».

EURACTIV. La Commission européenne cherche à mettre en place des mesures contre la crise de l’énergie. Elle souhaite en cela limiter les revenus des producteurs d’énergies dites « infra-marginales » (nucléaire, énergies renouvelables, etc.) à 180€/MWh. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Laurence Boone. Il faut regarder la situation dans son ensemble. La Commission européenne a publié un « paquet » — qui sera négocié vendredi (30 septembre) en Conseil extraordinaire des ministres de l’Énergie européenscomprenant plusieurs mesures.

La première est très importante : il s’agit d’organiser, au niveau européen, une diminution de la consommation d’électricité. Nous pouvons tous y participer en faisant attention à nos comportements.

La deuxième mesure consiste à assurer un haut niveau de stockages de gaz. En France, nous sommes au taux de remplissage maximum, soit 95% [96,6% selon agsi.gie.eu au 25 septembre 2022].

Ce qui ne correspond qu’à un tiers de la consommation française.

Absolument, mais le but est de faire face aux aléas climatiques.

La troisième mesure vise à diversifier les sources d’énergie en passant des hydrocarbures aux renouvelables et en diversifiant les fournisseurs d’hydrocarbures.

Le paquet négocié à Bruxelles comprend également une mesure essentielle, qui est d’aider les consommateurs pour limiter la facture énergétique, ce qui implique un coût budgétaire, ainsi qu’un mécanisme de contribution européenne demandé aux opérateurs énergétiques.

Nous demandons également qu’en Européens, nous regardions les effets possibles d’une action sur les prix du gaz et sur le prix de gros de l’électricité, à l’instar du mécanisme ibérique [terme utilisé pour décrire la dérogation accordée par la Commission européenne à l’Espagne et au Portugal leur permettant d’abaisser les prix de l’électricité sur leur marché de gros].

Mais avez-vous une position précise sur la limitation des revenus à 180€/MWh pour les producteurs infra-marginaux que la France défendra le 30 septembre en Conseil extraordinaire des ministres européens de l’Énergie ?

Oui, nous soutenons ce dispositif.

En matière de sobriété énergétique, la Commission européenne propose un objectif contraignant de 5% de réduction de la consommation électrique pour au moins 10% des heures de pointes. Quelle est la position de la France, notamment sur le caractère contraignant de ces objectifs ?

Nous soutenons l’objectif, mais son niveau et ses modalités sont encore débattus entre Etats membres. Je suis confiante sur notre capacité à parvenir à un accord vendredi (30 septembre).

Il est de toute façon de notre intérêt collectif que d’arriver à réduire notre consommation.

Nous sommes arrivés à le faire dans les années 1970. Aujourd’hui, nous avons déjà réduit notre consommation de gaz importé de Russie de façon spectaculaire.

Le ministre de l’Économie et du Climat allemand, Robert Habeck, à tout de même déclaré qu’ils avaient besoin « d’un peu de chance avec la météo » pour s’en sortir cet hiver. N’est-ce pas inquiétant ?

Tout le monde espère un hiver pas trop rude, mais nous nous sommes préparés à ce scénario.

La France dispose pourtant d’un mix énergétique moins dépendant du gaz, contrairement à l’Allemagne. N’est-ce pas une solidarité au nom des difficultés de l’Allemagne ?

La solidarité européenne est un atout considérable, justement dans la mesure où nous n’avons pas tous le même mix énergétique.

La France a initié un projet de Communauté politique européenne qui cherche à réunir un certain nombre de pays qui partagent des « valeurs européennes » communes, autour d’une gouvernance qui pourrait se rapprocher de celle du G20. La Turquie, par exemple, est invitée à y participer. Le pays partage-t-il les « valeurs européennes » prônées ?

La gouvernance du G20 fait allusion à deux choses. Premièrement, que tous les pays soient traités sur un pied d’égalité. Deuxièmement, qu’il n’y ait pas de structure institutionnelle. Nous ne cherchons pas à crée une organisation internationale.

Pour les pays qui sont candidats à l’UE, le processus politique est long, technique, et donc frustrant. L’idée est de lancer ce forum politique et de se mettre d’accord sur des projets de coopération concrets.

Pour les pays qui ne sont pas candidats à l’adhésion, comme le Royaume-Uni, l’intérêt est de se mettre d’accord sur des coopérations sectorielles, dans la défense et l’énergie par exemple.

Et sur la Turquie en particulier ?

La Turquie est un partenaire important de l’UE. C’est en ce sens qu’il faut avoir un dialogue ouvert et franc, relever les défis communs et coopérer dans des domaines essentiels d’intérêt commun.

Faire partie de la famille européenne suppose de respecter des valeurs, d’avoir un récit positif, par opposition à ce que peut faire la Russie ou la Chine. Nous voulons donc ramener les pays dans cet espace où l’on respecte l’État de Droit.

En outre, ce sera aussi à la Turquie de nous dire ce qu’elle entend apporter et proposer au sein de la CPE.

Par la force du marché économique donc ?

Oui, mais aussi et surtout, par le dialogue et la décision politiques. Dans le G20, la diversité entre les pays est largement plus importante que dans cette future Communauté politique européenne, et pourtant, les discussions sont possibles.

La discussion politique, l’État de droit, la médiation, ce sont donc des valeurs européennes ?

Absolument.

N’est-ce pas avant tout une « union » qui vise à confronter la Russie, et par extension la Chine ?

Il n’est pas question de confronter la Russie ni la Chine. Il est dans l’intérêt d’un tas de pays d’être plus forts et plus unis.

Notre intérêt à nous, Européens, c’est que des régions, des pays, des citoyens, aient envie de démocratie, avec un récit qui permette de montrer les bénéfices concrets pour le bien être, pour l’emploi, et pour les entreprises.