Dominique Moïsi : la crise libyenne ne menace pas les relations franco-allemandes
La France a eu raison d'agir pour empêcher Mouammar Kadhafi de causer un bain de sang à Benghazi, et les positions différentes adoptées par Paris et Berlin ne menaceront pas les relations franco-allemandes, a déclaré Dominique Moïsi, fondateur et conseiller principal de l'Ifri (l'Institut français des relations internationales), à EURACTIV lors d'un entretien exclusif. Dominique Moïsi est également membre du groupe Bilderberg, dont les réunions secrètes annuelles alimentent la controverse depuis 1954. Il s'est confié à Georgi Gotev, rédacteur senior chez EURACTIV. Pour lire une version résumée de cet entretien, veuillez cliquer ici.
La France a eu raison d'agir pour empêcher Mouammar Kadhafi de causer un bain de sang à Benghazi, et les positions différentes adoptées par Paris et Berlin ne menaceront pas les relations franco-allemandes, a déclaré Dominique Moïsi, fondateur et conseiller principal de l'Ifri (l'Institut français des relations internationales), à EURACTIV lors d'un entretien exclusif.
Dominique Moïsi est également membre du groupe Bilderberg, dont les réunions secrètes annuelles alimentent la controverse depuis 1954.
Il s'est confié à Georgi Gotev, rédacteur senior chez EURACTIV.
Pour lire une version résumée de cet entretien, veuillez cliquer ici.
Quelle est votre appréciation de la situation en Libye et à votre avis que peuvent faire les leaders européens qui se réunissent aujourd'hui à Bruxelles?
La situation en Libye bien entendu parait complexe. Il faut croire je pense les déclarations des dirigeants militaires occidentaux. Les capacités aériennes de la Libye n'existent plus. La ville de Bengazi a été sauvée d'une chute quasi-certaine il y cinq jours. Maintenant la résistance de Kaddafi jusqu'à présent est plus forte qu'on ne le pensait. Les révolutionnaires, les rebelles sont sans doute plus désorganisés, moins forts que l'on espérait. On est dans une situation où il faut faire preuve de patience et un peu de sérénité.
Vous dites que la résistance est plus forte qu'on ne le pensait. Est-ce qu'il y a un danger réel de division du pays? Donc un enlisement avec une partie de la Libye qui aurait un gouvernement et puis l'autre moitié des parias ?
C'est un scénario qu'on ne peut pas exclure évidemment. Mais ça ne me parait pas le scénario le plus probable.
Mais cet enlisement peut durer combien de temps ? Les actions militaires de la coalition en Irak ont pris des années…
Pour le moment ça a pris cinq jours. Je crois qu'il serait choquant de perdre son sang froid après exclusivement cinq jours. C'est une opération extraordinairement courte jusqu'à présent dans sa durée. C'est vrai que certains rêvaient d'un effondrement du régime, d'une division du régime, d'une fuite de Kaddafi. Jusqu'à présent ceci ne c'est pas produit.
Il y a aussi une possibilité que la Libye divise les acteurs internationaux avec la Chine et d'autres pays qui montreraient davantage de sympathie pour Tripoli et le monde occidental pour Bengazi. Est-ce que cela vous semble un risque ?
Pas de la manière dont vous le formulez. Je crois qu'il y a des divisions entre les pays de la coalition eux-mêmes, des divisions entre les pays européens eux-mêmes, sur le meilleur moyen d'intervenir en Libye, sur le meilleur moyen de protéger la population libyenne. Mais je dirais que ce sont plus des divisions sur ce qu'il faut faire que des divisions par rapport à l'acteur qu'il faut privilégier. Je ne crois pas aujourd'hui qu'il y ait beaucoup de pays au monde, important, qui soutiennent le régime Kaddafi.
Une question sur la Cote d'Ivoire, où également des personnes meurent tout les jour à cause d'un autre dictateur. La communauté internationale n'est pas engagée de la même façon qu'en Libye. Est-ce que c'est parce que la peur de l'immigration n'est pas aussi forte, parce que c'est plus loin des frontières de l'Europe ?
C'est vrai il y a des émotions sélectives qui peuvent paraître choquantes au yeux de certains observateurs, puisqu'on intervient pas en Cote d'Ivoire, puisqu'on intervient pas au Yémen, puisqu'on intervient pas au Bahreïn, puisqu'on intervient pas en Syrie, il ne faut pas intervenir en Libye. Il me semble quand même qu'en intervenant en Libye on donne un message aux despotes du monde entier. Alors il est vrai que Laurent Gbagbo en Cote d'Ivoire a incontestablement profité de la détérioration de l'ordre dans le monde arabe. Il s'est dit puisque le monde a ses yeux tourné sur le moyen orient, je peux faire ce que je veux sur le continent africain.
Est-ce qu'à votre avis une intervention de troupes terrestres sera nécessaire car les frappes aériennes en soit ne semblent pas être en mesure de résoudre la situation d'un point de vu militaire?
Je ne crois pas que l'on doive aller jusque là. Ce serait tout à fait contraire à nos objectifs. Ce que nous voulons faire en Libye c'est d'abord protéger les populations, ensuite renforcer l'opposition, et c'est l'opposition elle-même, renforcée par nous, qui doit s'emparer du pouvoir. Ça n'est pas à nous de le faire. On a tiré les leçons de l'Irak. Il faut affaiblir les forces du colonel Kaddafi, renforcer les forces d'oppositions. C'est ce que la communauté a engagé, fait depuis cinq jours. Ça prend du temps. Je crois que la première phase, c'est-à-dire l'affaiblissement des forces du colonel Kaddafi a été réalisé. La seconde phase, c'est-à-dire le renforcement des forces de l'opposition, prendra incontestablement plus de temps.
Le rôle de la France a été particulièrement important. C'est la France, la Grande-Bretagne et bien sûr avec l'aide importante des Etats-Unis qui sont les leaders de cette coalition. Est-ce que la France a eu raison d'agir d'une façon aussi décisive? Etes-vous satisfaite de la réaction de la France?
Personnellement je soutiens l'intervention du gouvernement français. J'aurais souhaité qu'elle se produise plus tôt. On peut discuter de la forme. Est-ce que l'apparition de Bernard-Henri Levi sur les marches de l'Elysée annonçant la politique française était conforme aux usages diplomatiques ? Est-ce que ce n'a pas rendu la relation franco-allemande au sommet de Bruxelles plus difficile ? Ce sont des questions qu'on peut poser. Mais l'essentiel de mon point de vu c'est que la France a intervenu de manière décisive. Et je crois qu'elle a eu raison de le faire parce que sans cette intervention le régime du colonel Kaddafi s'aurait emparé de Bengazi et aurait créé un bain de sang supplémentaire en Libye. Donc personnellement je soutiens la politique du gouvernement français.
Il n'y a pas de dangers pour le moteur franco-allemand?
Il y a des dangers pour le moteur franco-allemand mais ces dangers existaient avant. La crise ne crée pas le danger. Elle révèle encore d'avantage et l'approfondit un peu plus, mais elle ne le crée pas.