« Il faut que les personnes handicapées prennent le pouvoir », selon Sophie Cluzel

Les ministres européens en charge du handicap se réunissent jeudi (9 mars) à Paris pour faire un premier point d'étape de la stratégie européenne en la matière et échanger sur les bonnes pratiques à mettre en œuvre. EURACTIV France s'est entretenu avec Sophie Cluzel, à l'initiative de l'invitation dans le cadre de la présence français du Conseil de l'UE.

Euractiv France
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Sophie Cluzel est secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée des Personnes handicapées.

Les ministres européens en charge du handicap se réunissent mercredi (9 mars) à Paris pour faire un premier point d’étape de la stratégie européenne en la matière et échanger sur les bonnes pratiques à mettre en œuvre. EURACTIV France s’est entretenu avec Sophie Cluzel, à l’initiative de la réunion dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’UE.

Sophie Cluzel est secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée des Personnes handicapées.

L’Europe compte 100 millions de personnes en situation de handicap, soit près d’un Européen sur quatre. Comment expliquez-vous que, en dépit de ces chiffres important, il semble rester encore beaucoup de route à faire pour que ces personnes soient pleinement intégrées à nos sociétés ?

Les situations et les handicaps sont différents d’une personne à l’autre. On parle de 100 millions de personnes handicapées, mais il faut savoir qu’il n’y a que 3 % de personnes en fauteuil roulant. La majorité des handicaps sont des handicaps invisibles. Cela comporte les troubles psychiques, les troubles des fonctions cognitives, la déficience intellectuelle et les troubles sensoriels. Il y a beaucoup d’obstacles qui sont levés ou qui sont vraiment en cours de l’être afin de pouvoir travailler sur la pleine participation des personnes. Il ne faut pas s’arrêter à l’obstacle physique. Il en va aussi de la scolarisation, de l’insertion professionnelle, de l’accessibilité de la société dans son ensemble… Je pense qu’il y a de moins en moins d’obstacles et qu’il y a aussi une meilleure représentation de ce que peuvent être les situations de handicap grâce notamment aux médias. Les regards évoluent.

La nouvelle stratégie européenne consacrée au handicap dont vous allez discuter avec vos homologues européens fait suite à une précédente feuille de route, mise en place entre 2010 et 2020. Quel bilan peut-on en tirer ?

La Commission en a fait un bilan, qui va dans le bon sens puisqu’il parle d’une mise en œuvre « efficace ». Dans le plan 2010-2020, il y avait 150 mesures. La Commission a évalué que près de 65 % d’entre elles ont été mises en œuvre totalement, 27 % partiellement et seulement 6 % qui ne l’ont pas été. Les thématiques sur lesquelles les actions ont été menées ont concerné l’égalité, la participation et l’emploi. Maintenant, ce qui nous importe dans cette nouvelle stratégie, c’est vraiment de pouvoir se concentrer sur là où il y a des progrès à faire, et notamment sur l’éducation, l’accès à la santé ou encore l’accès au marché du travail. On voit que ce cheminement vers une pleine participation des citoyens en situation de handicap progresse. Je veux faire passer un message important pour aujourd’hui : il faut que les personnes handicapées prennent le pouvoir, avec force et conviction, et se lancent, par exemple, dans la représentation politique.

En quoi est-ce important d’avoir une approche européenne et pas seulement nationale ces problématiques ?

C’est un enjeu d’harmonisation, mais aussi une question de liberté de circulation, comme pour tous les citoyens européens. C’est tout l’enjeu de la politique européenne au sens large que l’on impulse avec la présidence française de l’Union européenne. Ça passe par une citoyenneté inclusive qui est reconnue par tous dans tous les pays.

À ce propos, les pays européens travaillent à la création d’une carte européenne du handicap ?

C’est ça ! Peu de pays l’ont développé au niveau national et nous sommes en train de la rénover au niveau européen. Pourquoi ? Il en va de la dignité des personnes en situation de handicap de ne pas avoir à réexpliquer sans arrêt leurs besoins quand elles se déplacent, que ce soit pour les besoins de soutien au quotidien, pour leurs loisirs ou leur travail. Il s’agit d’avoir un socle commun de reconnaissance que chaque État membre devra garantir. L’objectif, c’est de pouvoir généraliser cette carte d’ici à 2023.

Prenons l’exemple de l’accessibilité dans les bâtiments ou les transports. Comment trouve-t-on le juste équilibre entre cadre réglementaire et flexibilité ?

L’importance est de définir un cadre, car il faut que les normes soient partagées entre États membres. Il faut un accord global par exemple sur la largeur la plus adaptée au passage d’un fauteuil roulant pour qu’un commerçant puisse accueillir son client dans de bonnes conditions. Au-delà de des normes, il faut aussi une qualité d’usage et d’intelligence collective. Quand on travaille pour le handicap, on travaille aussi pour les personnes âgées, pour toutes les personnes qui ont besoin d’accompagnement au quotidien. Quand on sortira de ce regard pesant que l’accessibilité est une « charge » mais qu’on y verra un investissement pour accompagner une société qui vieillit, on travaillera vraiment pour le bien commun.

Compter sur l’« intelligence collective » n’est-ce pas trop optimise quand on voit le retard en termes de mise aux normes par exemple chez certains acteurs de la société ?

Nous avons progressé mais les chantiers d’accessibilité prennent du temps. D’abord, parce qu’il y a plusieurs responsables selon les niveaux d’intervention : communes, départements, opérateurs de services publics, État… On a également un sujet d’adaptation pour les locaux privés, comme les commerces. Les commerçants, tout ce qu’ils demandent, c’est qu’on les aide. Il y a eu tout un travail qui a été fait avec eux parce qu’on était en retard après la grande loi de 2005 [loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, NDLR], qui restait très incantatoire et qui disait « au bout de 10 ans, tout doit être accessible ». 10 ans après, il y a encore beaucoup à faire et ça ne progresse pas assez vite. En 2015, il a été décidé de faire des agendas d’accessibilité de 3, 6 et 9 ans pour permettre aux commerçants d’anticiper les investissements nécessaires. L’objectif est bien là, il faut continuer de mettre en œuvre les bonnes solutions pour l’atteindre.

Outre les questions réglementaires, comment aborder le travail de sensibilisation ?

Le handicap est la première cause de discrimination pour l’embauche. C’est pointé du doigt chez nous régulièrement par le Défenseur des droits, et c’est, hélas, le cas dans beaucoup de pays d’Europe. Cette question fera partie des discussions avec mes collègues. Nous avons mis en place en France une journée spéciale que je souhaite vraiment pouvoir porter de façon encore plus large au niveau européen. S’inspirant de l’initiative des Irlandais, nous avons déployé le « duo day » dès 2017. C’est une journée européenne où, selon le principe du volontariat, des personnes en situation de handicap passent une journée avec un salarié pour découvrir son métier et son entreprise. Tout le monde le fait, y compris les ministres et le président de la République. En 2021, sur les 30 000 offres de duos proposés, 17% ont débouché sur des offres – stage, apprentissage, CDD ou CDI.

Cette conférence ministérielle sera aussi l’occasion d’échanger les bonnes pratiques entre pays européens. La France impose des quotas de travailleurs handicapés à toutes les entreprises de plus de 20 salariés. C’est un exemple de « bonne pratique » que vous aimeriez démocratiser chez nos voisins ?

Près de la moitié des pays européens ont une politique avec des objectifs d’embauche de personnes en situation de handicap. Il y a des pays qui ne se sont pas du tout engagés dans cette voie et qui se posent pour autant la question, la Belgique notamment. Le Portugal est en train de s’y mettre. Notre politique de quotas date de 1987 et elle a instauré un seuil de 6 %. On est aujourd’hui proche des 4 % dans le secteur privé, versus 3,2% en 2017, et presque 6% dans le secteur public, ce qui est quand même un niveau assez important quand je compare avec d’autres pays européens. Si ces exigences ont été efficaces, nous voyons bien que maintenant, il faut passer de l’obligation à l’envie.

Sur le volet éducation, on a pu entendre le candidat Eric Zemmour dénoncer « l’obsession de l’inclusion ». 

Mon obsession, c’est que tous les enfants handicapés qui le souhaitent accèdent à l’école de la République. Nous réussissons à accueillir 400 000 enfants en situation de handicap, c’est une augmentation de 20% par rapport à 2017. Comment imaginer remettre en cause cette avancée majeure ? Il ne s’agit pas pour autant de scolariser coûte que coûte un enfant handicapé dans une classe ordinaire sans aucune réflexion sur ses besoins spécifiques. C’est tout l’inverse de ce que l’on fait. Nous mettons en place des moyens humains, des adaptations, de la formation, de la coopération… Si la réponse se trouve dans les murs de l’école ordinaire, cela doit toujours être une réponse appropriée, adaptée, accompagnée autant que les besoins de l’élève.

Dans quelle mesure les politiques publiques prennent en compte la problématique des aidants, ces personnes qui accompagnent quotidiennement leurs proches en situation de handicap, et qui sont majoritairement des femmes ?

Ça fait complètement partie de notre stratégie nationale des Aidants lancées en 2018. Rien qu’en France, avec environ 12 millions de personnes handicapées, on a 8 millions d’aidants, et très majoritairement des femmes. Nous avons une stratégie très forte d’accompagnement, de solution de répit pour les aidants, de formation quand il y a une interruption professionnelle, à la santé, de conciliation de leur vie professionnelle et leur vie d’aidant quand il y a besoin. Nous avons désormais un congé rémunéré au niveau du SMIC pour permettre de s’occuper de ses proches en perte d’autonomie, c’est un progrès considérable. Il faut aussi que les employeurs s’emparent de cette politique d’accompagnement.