Jane Muncke : « La focalisation sur le recyclage du plastique ne nous fait pas évoluer vers un système durable »

L’intégration de nouveaux déchets dans la fabrication d'emballages plastiques pose des questions en termes de sécurité sanitaire. Explications avec Jane Muncke, directrice générale et cheffe du service scientifique du Food Packaging Forum.

Euractiv France
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Aujourd'hui, le régulateur part du principe qu’il y a un niveau au-dessus duquel les produits chimiques, migrant de l’emballage vers les aliments, causent des dommages. C'est ce seuil qui constitue la définition de la sécurité, selon Jane Muncke. [BY-_-BY / Shutterstock]

La Commission européenne travaille sur un projet de révision du règlement sur les matériaux en matière plastique recyclée destinés à entrer en contact avec les aliments. Une initiative qui suscite des craintes sur la sécurité alimentaire, comme l’explique Jane Muncke.

Jane Muncke est directrice générale et cheffe du service scientifique du Food Packaging Forum, une fondation à but non lucratif. 

Quels sont les grands principes actuels de la réglementation en matière d’emballage alimentaire en Europe ? 

La réglementation générale sur les matériaux en contact avec les aliments est en cours de révision en Europe, et plusieurs orientations sont possibles. Mais pour l’heure, il y a une sorte de paradigme pour tous les matériaux en contact avec les aliments, à savoir que c’est la dose qui fait le poison. 

Certains produits chimiques présents dans les emballages alimentaires passent dans les aliments, c’est un fait établi. Et certains de ces produits chimiques sont dangereux, c’est également un fait. 

Aujourd’hui, le régulateur part du principe qu’il y a un niveau au-dessus duquel les produits chimiques, migrant de l’emballage vers les aliments, causent des dommages. C’est ce seuil qui constitue la définition de la sécurité. 

Or, nous savons que certains produits chimiques, tels que les perturbateurs endocriniens, ont des seuils d’effet très bas qui ne peuvent pas être mesurés dans la pratique. Nous devons donc changer complètement la façon dont nous évaluons la sécurité de ces types de produits chimiques

Certains estiment en effet qu’il y a un doute raisonnable sur la sécurité des PET recyclés. Comment évaluer ce risque ?

Il existe un règlement (EU 10/2011), constamment mis à jour, listant “positivement” les produits chimiques qui peuvent être utilisés pour fabriquer du plastique à usage d’emballage alimentaire. L’Autorité européenne de sécurité des aliments passe beaucoup de temps à les évaluer. 

Mais au cours du processus de fabrication du plastique, ces produits chimiques sont transformés en de nouveaux produits chimiques différents de ceux de la liste dont je viens de parler. Or, si nous avons actuellement une évaluation des produits chimiques  entrant dans la fabrication du plastique, nous n’avons pas d’évaluation des produits chimiques qui sont présents par le plastique une fois fabriqué.

Selon la directive européenne 10/2011, c’est à l’industrie de procéder à cette évaluation, mais il n’y a pas d’application systématique. Nous ne pouvons donc pas dire si tous les produits chimiques contenus dans le plastique des emballages alimentaires sont sûrs ou non.

Que préconisez-vous ?

Nous devons supposer qu’il n’y a pas de niveau de sûreté pour les produits cancérigènes et les perturbateurs endocriniens. Autrement dit, qu’il n’y a pas de seuils.

L’hypothèse est que si une seule molécule passe de l’emballage à l’aliment, cela peut directement conduire à un cancer.

Nous ne pouvons pas déterminer, empiriquement, si les produits chimiques qui s’échappent des plastiques causent le cancer ou non. Nous avons donc deux options : nous pouvons supposer qu’ils ne le causent pas, ou nous pouvons supposer qu’ils le causent. Et c’est cette dernière option qu’il faut retenir, selon le principe de précaution.

Nous devons supposer qu’il n’y a pas de seuil de sécurité pour les substances cancérigènes et que, par conséquent, elles ne devraient pas être utilisées pour fabriquer des emballages en plastique.

Dans le cadre du Green Deal, l’UE met l’accent sur l’économie circulaire dans le but de devenir climatiquement neutre d’ici 2050. La directive Emballages et déchets d’emballages stipule notamment que 50 % en poids des déchets d’emballages plastiques doivent être recyclés d’ici 2025. L’économie circulaire ne serait-elle donc pas la panacée au regard des risques que vous évoquez ?

Oui, nous devons passer à une économie circulaire, mais nous devons aussi complètement réorganiser notre économie. Et nous n’y parviendrons pas en modifiant juste un peu la façon dont nous recyclons le plastique.

Nous devons nous demander fondamentalement pourquoi nous utilisons du plastique. Quels sont les modèles économiques qui sont rendus possibles par la disponibilité du plastique à usage unique bon marché ? Pouvons-nous peut-être intervenir à un autre niveau du système pour réduire la surproduction alimentaire qui nécessite un emballage ? Pouvons-nous changer le modèle économique qui achemine la nourriture du champ au consommateur ? Ce sont des questions que nous devrions nous poser. Sans quoi l’économie circulaire reviendra à maintenir en place un système qui n’est pas durable.

J’aimerais que l’on discute davantage des modèles commerciaux qui permettent une réduction des emballages : le vrac, les récipients réutilisables, la consigne… On se concentre trop peu sur les réponses à ces défis. La focalisation sur le recyclage du plastique ne nous fait pas évoluer vers un système durable.