« La surtransposition des textes européens mine la compétitivité française », selon le sénateur Laurent Duplomb
Un rapport du Sénat ausculte la « Ferme France » et dresse un diagnostic sévère. Le sénateur Laurent Duplomb revient pour EURACTIV sur les causes de ce déclin et les leviers, à l’échelle française et européenne.
Un rapport du Sénat ausculte la « Ferme France » et dresse un diagnostic sévère. Le pays est passé de deuxième à sixième exportateur mondial en quelques décennies. Le sénateur Laurent Duplomb revient pour EURACTIV sur les causes de ce déclin et les leviers, à l’échelle française et européenne, pour sortir de l’ornière.
Laurent Duplomb est sénateur Les Républicains de la Haute-Loire (Auvergne-Rhône-Alpes) et agriculteur. Il est corapporteur d’un récent rapport sénatorial sur la situation agricole de la France.
Vous écrivez dans votre rapport que la France est l’un des seuls grands pays agricoles dont les parts de marché reculent, alors même que le commerce agroalimentaire mondial n’a jamais été aussi dynamique. Comment expliquer ce décrochage de la « Ferme France » ?
Le monde n’a jamais autant produit, la demande a explosé, mais la France ne participe pas du tout à cette dynamique.
Ce décrochage est lié à un cruel manque de compétitivité. Selon la Cours des compte, ce problème explique 70 % de la perte des parts de marché.
Alors que nous avions 3,9 milliards d’euros d’excédent commercial avec l’Allemagne il y a une trentaine d’années, nous constatons l’inverse aujourd’hui. Notre voisin exporte plus en France que nous exportons vers l’Allemagne. Cela veut quand même dire quelque chose.
Pourtant l’Union européenne affiche des résultats au beau fixe : elle reste le premier exportateur (17 % de parts de marché) et le second importateur mondial (13 %). Comment expliquer ce paradoxe ?
Il y a plusieurs explications. D’abord la France a augmenté les charges de façon drastique. Le coût de la main-d’œuvre est aujourd’hui trois fois plus élevé qu’en Pologne, 1,5 fois plus qu’en Espagne ou qu’en Allemagne. Cela tue la compétitivité.
Un autre problème porte sur la surtransposition des normes européennes. Un agriculteur polonais dispose de 450 molécules dans son catalogue [réglementation européenne], pour lutter contre les maladies ou les ravageurs. Un Français n’en dispose plus que de 300.
Les impasses techniques vont s’accentuer. En 2024, avec l’interdiction de la spirotétramate [insecticide] au niveau européen, les Polonais pourront continuer à utiliser des néonicotinoïdes contre le puceron cendré qui abîme les fruits. En France, les néonicotinoïdes sont interdits pour les pommes. Nos agriculteurs n’auront donc plus les moyens de lutter.
Restons sur la pomme qui fait partie des filières que vous avez étudiées pour ce rapport. Quelles sont les conséquences de cette baisse de compétitivité, en particulier vis-à-vis de la Pologne ?
Cela ne fait qu’augmenter les importations. Cela vaut pour de nombreux produits. Aujourd’hui une pomme sur trois nous vient de Pologne. Nous l’acceptons en fermant les yeux, avec une naïveté coupable. Car ces pommes ont été cultivées avec 150 molécules interdites en France. C’est la double peine. Et là je parle de l’Europe, pas de l’Inde ou de la Chine.
Aujourd’hui la pomme française coûte 1 euro 18 alors que la polonaise coûte 53 centimes. Le risque est de scinder la population française en deux. Une toute petite partie pourra continuer à consommer des produits français haut de gamme, alors que la majorité est condamnée à manger des produits importés de moins bonne qualité.
Le chèque alimentation, voté dans la loi « Climat et résilience » de 2021 est une des solutions proposées par le gouvernement – soutenue par la FNSEA – pour lutter contre l’inflation. N’est-ce pas un moyen d’aider les plus précaires à consommer français ?
Je m’inscris totalement en faux par rapport à la FNSEA. Si vous donnez cent euros à une famille, elle consommera en priorité des produits importés, car moins chers. Cela ne ferait qu’amplifier les importations.
Un chèque alimentaire ne peut fonctionner qu’avec une politique nationale de soutien des producteurs. Aux Etats-Unis par exemple, ces aides concernent seulement les produits américains. Il existe en plus des protections douanières pour protéger les produits nationaux. Si l’Europe met en place des protections aux frontières européennes, cela peut avoir du sens.
Vous avez beaucoup critiqué les accords de libre-échange, en particulier le dernier en date entre l’UE et la Nouvelle Zélande. Que leur reprochez-vous ?
La France a voulu tout miser sur le haut de gamme. Et pour pallier la disparition des produits d’entrée et de moyenne gamme, elle signe des accords de libre-échange avec tous les pays qui nous entourent. L’État n’est pas protecteur.
Aujourd’hui, entre 50 et 60 % des moutons que nous consommons sont déjà d’origine étrangère. L’accord avec la Nouvelle-Zélande va amplifier ce phénomène.
Compte tenu de l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat, qu’est-ce que les Français achèteront à Pâques ? De l’agneau néo-zélandais. Qui aura passé six mois dans un frigo et parcouru des dizaines de milliers de kilomètres.
Vous fustigez un « climat politico-médiatique atroce » qui serait une des raisons de la perte de compétitivité française. C’est-à-dire ?
L’association L214 s’insurge du fait que 3000 poulets soient élevés dans un même bâtiment. Mais elle ne voit pas que nous consommons surtout du poulet en morceaux qui provient de Belgique et d’Allemagne, dont les élevages sont six fois plus gros qu’en France. Les Français achètent du poulet français que très rarement, le dimanche, en famille.
Elle ne voit pas non plus qu’en ouvrant les frontières aux produits Ukrainiens pour les soutenir, nous importons des poulets élevés dans des élevages de 60 000 animaux. 20 fois plus qu’en France ! Ajoutons que 90 % de la production est concentrée dans les mains d’un seul oligarque.
Lorsque les agriculteurs comprennent que les Français consomment tous les jours des poulets importés, et qu’on leur demande de revenir au poulet de basse-cour nourri avec du grain, selon une certaine vision idyllique des choses, cela génère chez eux une grande souffrance morale. Notre perte de compétitivité économique est associée à une perte de compétitivité morale.
Vous étiez en Italie il y a quelques jours pour voir comment se portent les filières par rapport à la France. Qu’avez-vous constaté ?
L’Italie a su garder une vraie force de production. Il y a plusieurs raisons à cela, comme le fait qu’ils n’ont pas réduit leurs rendements contrairement à nous. Les Italiens ont également gardé un lien familial avec la production. Le frère du producteur de pomme qui est avocat, par exemple, va participer à la récolte. Toute la famille participe. Cela baisse le coût de la main-d’œuvre.
Toujours concernant la pomme, les coopératives ont su créer un consortium avec une seule marque, Mélinda. Ils peuvent donc peser à l’export, et faciliter leur communication. Résultat, lorsqu’on demande à un italien quelles sont les meilleures pommes, ils répondent tous la même chose. Les 58 millions d’Italiens sont des ambassadeurs de la production italienne. Alors que la moitié des Français sont des procureurs de l’agriculture française.
Vous préconisez un choc de compétitivité pour remettre la France sur les rails. Remettrez-vous en cause la stratégie européenne « de la ferme à la table », qui prévoit notamment la diminution par deux des produits phytosanitaires en 2030 ?
Il faut un électrochoc au niveau européen. Si la Commission européenne continue sur cette voie, elle nous conduira à notre perte. Cette stratégie consiste à mettre 10 % de la surface agricole en jachère. C‘est une hérésie.
Surtout au moment où la famine fait son retour dans le monde. Il y a 100 millions de personnes qui souffrent de malnutrition, un chiffre qui risque de doubler dans 10 -15 ans. Avec les problèmes d’importations de blé liés à la guerre en Ukraine, le prix du pain a été multiplié par 10 dans certains pays. Et l’Europe nous dit qu’il faut continuer dans la même logique…
Pour en avoir assez il faut en avoir trop. Pour cela il faut pouvoir exporter. C’est aussi une manière de fixer les populations des pays tiers et éviter qu’elles migrent vers nos pays.
À l’échelle nationale, comment la France peut-elle redevenir un grand pays exportateur ?
Encore une fois les pommes nous le disent. Selon les expert, pour gagner 30 – 40 % de ce que nous avons perdu en termes d’exportations, il faut diminuer le coût de la masse salariale de 30 %. Nous pourrions imaginer que les personnes au RSA [revenu de solidarité active] contribuent à un soutien de solidarité nationale. Nous aurions besoin de 6 000 personnes pour couvrir les besoins en main-d’œuvre dans les vergers.
Il faut surtout sortir de cette administration technocratique abrutissante et cesser de surtransposer les textes européens qui minent la compétitivité française. Nous demandons la création d’un Haut-Commissaire qui pourrait chiffrer le coût de ces surtranspositions avant même de voter les lois pour que les parlementaires puissent choisir en connaissance de cause. Nous aurions ainsi pu éviter l’interdiction des néonicotinoïdes, une décision qui nous coûte très cher aujourd’hui.