La transformation des systèmes alimentaires : un sujet pas suffisamment abordé, selon le directeur de l’EFSA

Les questions du changement de nos habitudes alimentaires et du financement de la transition des systèmes sont des sujets politiquement sensibles qui doivent être abordées, a expliqué Bernhard Url, directeur de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), à Euractiv.

EURACTIV.com
Bernhard Url 2023
Bernhard Url, directeur de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). [Matilde García Gómez]

Les questions liées au changement de nos habitudes alimentaires et au financement de la transition des systèmes alimentaires sont des sujets politiquement sensibles qui doivent être abordées dans le débat autour des systèmes durables, a expliqué Bernhard Url, directeur de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), à Euractiv lors d’un entretien.

Dans le cadre de son mandat, l’EFSA émet des avis scientifiques concernant des sujets s’inscrivant dans le débat sur les systèmes alimentaires, tels que les pesticides, les substances chimiques utilisées dans les emballages alimentaires ou encore le bien-être animal.

Bernhard Url, ressortissant autrichien et vétérinaire de formation, devrait quitter ses fonctions en mai après dix ans à la tête de l’agence européenne. Durant son mandat, il a mis en lumière des questions importantes rarement abordées lors de débats publics sur l’alimentation.

« Manger différemment » et financer la transition

En évoquant le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) et la transformation des systèmes alimentaires, il a confié à Euractiv que ces deux sujets n’étaient « pas assez abordés ».

Il y aurait selon lui « quelque chose qu’aucun responsable politique ne veut dire » : pour parvenir à une transformation durable des systèmes alimentaires « nous devrons manger différemment ».

Or, il semble difficile pour les responsables politiques de simplement dire aux citoyens qu’ils doivent changer leurs habitudes alimentaires. Cela pourrait créer « un énorme tollé » et provoquer des réactions négatives chez les personnes qui ne veulent pas que les autorités leur dictent comment manger.

En outre, « l’alimentation est [un sujet] très émotionnel » et « il y a beaucoup de valeurs derrière », a-t-il affirmé, avertissant qu’un « débat houleux est inévitable ».

Le débat devrait tout de même dépasser l’aspect de l’offre, selon lui. « Nous devons nous pencher sur l’aspect de la demande », c’est-à-dire sur l’évolution des habitudes de consommation alimentaire.

Ensuite, « si nous voulons des normes plus élevées en matière de protection de l’environnement, moins de produits chimiques, plus de bien-être animal en Europe, quelqu’un doit payer pour cela ».

Ce deuxième point — le « coût réel » de l’alimentation et la question de savoir « qui devra payer » — est également un sujet sensible.

« Les consommateurs diront que les prix des denrées alimentaires sont déjà élevés en raison de l’inflation », mais « soit le consommateur paie, soit le contribuable paie par le biais de subventions. Il n’y a pas d’autre solution ».

Selon lui, le dialogue stratégique sur l’avenir de l’agriculture récemment lancé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, « pourrait permettre d’aborder ces questions », bien que l’EFSA ne soit pas directement impliquée dans les discussions.

La controverse sur le glyphosate

Le 25 janvier dernier, un groupe d’ONG a saisi la justice pour contester la décision de l’UE de reconduire l’autorisation du glyphosate, un herbicide controversé, pour dix ans, accusant l’EFSA de sélectionner les données scientifiques en accordant systématiquement plus d’importance aux études de l’industrie qu’aux données des études universitaires.

« Cela n’est pas vrai », commente M. Url. En tant qu’évaluateurs des risques, l’agence « n’en a rien à faire de savoir qui a commandé les études ».

Pour évaluer les risques d’une substance chimique, les autorités nationales de sécurité alimentaire et l’EFSA prennent en compte des études indépendantes et des études réalisées par l’industrie demandant l’autorisation de la substance en question.

L’industrie doit soumettre un ensemble de données conformes aux lignes directrices de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) acceptées au niveau international.

« Nous examinons la fiabilité et l’importance d’un travail scientifique dans le contexte que nous étudions », explique M. Url.

« Pour certains aspects, comme les études relatives à la cancérogénicité, les études réalisées dans le cadre des lignes directrices de l’OCDE sont importantes parce qu’il s’agit d’études de grande envergure » avec une « puissance statistique élevée, et les universités n’ont généralement pas les moyens de réaliser ces études parce qu’elles sont coûteuses ».

Les ONG critiquent précisément cet aspect, car elles estiment que l’EFSA accorde trop d’importance aux études qui suivent les lignes directrices de l’organisation intergouvernementale, qui sont en retard sur les recherches les plus avancées.

Selon M. Url, « il y a toujours une tension entre la prévisibilité » pour l’industrie, assurée par les lignes directrices de l’OCDE, et « l’empressement de la recherche académique à détecter un nouvel effet » d’une substance.

Pour le directeur de l’EFSA, ces deux courants que sont les lignes directrices de l’OCDE et la recherche universitaire sont « complémentaires ».

« Même si une substance est approuvée, si de nouvelles données universitaires apparaissent, la Commission peut demander à l’EFSA de les évaluer », a déclaré M. Url, insistant à nouveau sur le fait que « l’allégation selon laquelle nous accorderions plus de poids aux études de l’industrie est absolument erronée ».

Il a souligné que la rapidité avec laquelle les connaissances scientifiques sont traduites en mesures règlementaires est en réalité « une décision politique » : elle dépend de « le goût du risque de la société, et je pense que l’Europe est sur la bonne voie ».

Plus d’Europe

Interrogé sur les changements survenus au sein de l’EFSA au cours des dix dernières années, Bernhard Url a mentionné des améliorations en matière de « transparence et d’indépendance, grâce à la pression des ONG et du Parlement européen » en ce sens et une meilleure collaboration « au niveau international » avec d’autres organismes de règlementation, tels que l’Agence fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux (Food and Drug Administration, FDA) et Santé Canada.

Il a toutefois plaidé en faveur d’une plus grande harmonisation des organismes de règlementation des États membres par rapport à l’UE, afin de « ne pas dupliquer le travail, mais de le faire une seule fois dans un effort européen ».

« Les propriétés toxicologiques d’un produit chimique spécifique sont les mêmes en Espagne, en France et en Suède, il n’y a pas de différence […] Il est très difficile d’expliquer la raison pour laquelle nous évaluons cette molécule dans différents États membres et au niveau européen », a-t-il déclaré.

Ces dernières années, a rappelé M. Url, la controverse sur le glyphosate « a atterri sur la table de [du président français Emmanuel] Macron, en 2017 elle était sur la table de [l’ex-chancelière Angela] Merkel », et « toujours est-il que nous n’avons pas assez d’alignement au niveau européen ».

« Nous avons besoin de plus d’Europe. La collaboration entre les États membres est bonne, mais elle doit s’améliorer », a déclaré l’Autrichien,évoquant à titre d’exemple le secteur pharmaceutique, qui « est réglé comme une horloge suisse ».

« Les autorités compétentes des États membres ont accompli un travail énorme pour l’Agence européenne des médicaments [EMA] », a expliqué M. Url. « L’EMA redistribue 200 millions d’euros par an aux États membres, il y a donc une véritable approche collaborative. Toute l’Europe travaille avec l’EMA et au niveau national. »

Dans le cas des pesticides, a souligné M. Url, une plus grande intégration est importante pour avoir « suffisamment de ressources européennes afin d’être assez rapide pour avoir des documents d’orientation actualisés, également en ce qui concerne les pesticides à faible risque, les alternatives aux pesticides chimiques, dont nous aurons besoin pour la transition vers une agriculture durable ».

La rapidité de la réponse constitue une autre amélioration notable qui a pu être observée. « Nous recevons des commentaires positifs sur la qualité de notre travail scientifique, mais cela a un prix, nous ne sommes pas assez rapides, c’est pourquoi nous travaillons en interne sur l’équilibre entre excellence et rapidité. »

« Ce sera un défi pour mon successeur », a-t-il conlcu.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]