Marie Toussaint : « La lutte contre la pauvreté doit devenir la colonne vertébrale de l’UE »

/ Euractiv France
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« Je plaide pour une réorientation sociale et environnementale de l’Europe ; pour un Traité environnemental qui fasse de la protection du vivant la norme des normes et pour rendre contraignant le socle des droits sociaux », déclare Marie Toussaint, tête de liste EELV pour les élections européennes de 2024. [(c) European Parliament]

ENTRETIEN. Marie Toussaint, tête de liste Europe Ecologie – Les Verts (EELV) pour les élections européennes de juin 2024, dresse le bilan de la Commission sortante et les perspectives à venir : du Green Deal à la souveraineté européenne, à son rapport à la droite et à la gauche, en passant par le soutien à l’Ukraine et l’élargissement de l’UE. 

Marie Toussaint est juriste et eurodéputée EELV depuis 2019. Elle a été désignée, en juillet dernier, tête de liste de son parti pour les élections européennes de 2024. 

Euractiv France. Dans nos colonnes, le secrétaire général du Parti populaire européen (PPE – droite) a affirmé être prêt à travailler avec la gauche, dont les Verts, après les élections européennes. Que lui répondez-vous ?

Marie Toussaint. Regardons les choses en face : la droite se bat contre la poursuite de la transition écologique en nouant des alliances indignes avec l’extrême droite. S’ajoute à cela la pause réglementaire demandée par Emmanuel Macron et une partie des libéraux.

Un vent mauvais souffle en défaveur de l’écologie. C’est dans ces conditions que nous approchons l’élection européenne.

Ursula von der Leyen, membre du PPE et présidente de la Commission européenne, a pourtant porté le Green Deal. Êtes-vous satisfaite du travail mené jusqu’ici  ?

Ursula von der Leyen est adepte de la realpolitik. Quand l’écologie est à la mode, elle lance le Pacte vert. Mais lorsque la situation se complique, elle lui tourne le dos.

Alors que son Green deal n’était déjà pas suffisamment ambitieux pour respecter l’Accord de Paris, nous en n’avons, à ce jour, adopté que 40 %. Qu’adviendra-t-il des 60 % restants ?

Il y a un souci de sincérité, de cohérence et de constance.

L’économie est la mère de toutes les batailles écologiques. Or, la changer en profondeur est crucial pour faire face au nouveau régime climatique. Le PPE, lui, s’y refuse et reste engoncé dans l’orthodoxie.

La prochaine étape du Green deal sera industrielle, a déclaré Mme von der Leyen. Est-ce que la réindustrialisation est aussi une priorité des Verts  ?

L’une des clés de notre souveraineté est l’indépendance énergétique et industrielle. Il s’agit donc d’un sujet fondamental. Mais la question se pose : réindustrialiser pour faire quoi  ?

Nous devons mettre l’industrie au service de la transition écologique, de la sobriété et de la dépollution du monde pour sortir de la civilisation des toxiques.

La mutation écologique de notre appareil industriel est essentielle : c’est pourvoyeur d’emplois et attractif pour les territoires.

Dans ce cadre, pourquoi refuser l’idée d’une « pause réglementaire » pour permettre aux acteurs industriels de s’adapter  ?

Mais parce que les industriels ont besoin de prévisibilité, pas que l’on réduise les ambitions environnementales  !

Nous ne devons pas ralentir, mais accélérer, car le temps est compté. De nombreux grands groupes l’ont compris et défendent d’ailleurs l’adoption de textes ambitieux, que la droite a parfois combattus.

La crainte est aussi que les populations les plus défavorisées soient les victimes des politiques environnementales. Comment contrer cette rhétorique  ?

Je plaide pour une réorientation sociale et environnementale de l’Europe  grâce à un Traité environnemental qui fasse de la protection du vivant la norme des normes. Je plaide aussi pour rendre contraignant le socle des droits sociaux.

C’est simple : la lutte contre la pauvreté doit devenir la colonne vertébrale de l’UE.

Je propose également un droit de véto social qui permettrait d’analyser chaque projet législatif, chaque ligne budgétaire, chaque projet d’infrastructure, à l’aune de son impact sur les 10 à 20 % les moins fortunés de l’UE. Si l’impact est trop important, le projet doit être abandonné.

N’y a-t-il pas un risque que certaines normes écologiques, comme la taxe carbone, soient remises en question par votre proposition  de véto social ?

Non, au contraire. La transition écologique sera juste ou ne sera pas.

C’est notamment parce que les libéraux, sous couvert de protection de l’environnement, déploient des mesures inégalitaires que le droit de veto social est nécessaire. L’Europe a trop cédé au marché.

La transition exige également d’importants fonds. Que proposez-vous  ?

Il faut tout d’abord un basculement systémique qui fasse de la transition juste une boussole. Son financement ne doit pas reposer sur les couches les plus défavorisées. C’est le sens du veto social.

Pour cela, l’outil fiscal est essentiel : créer un impôt européen sur la fortune dégagerait 213 milliards d’euros. À quoi s’ajoute l’impératif de lutter efficacement contre les paradis fiscaux.

Il est aussi nécessaire de rendre « verts » tous les investissements européens.

La BCE doit également permettre des taux moins élevés pour les activités bénéfiques à l’environnement.

Enfin, nous devons augmenter l’investissement public, qui permet un effet de levier sur l’argent privé.

Plus nous attendons, plus le coût de la transition sera élevé. Il faut donc mobiliser dès aujourd’hui des sommes conséquentes, mais nécessaires pour le climat.

Le protectionnisme vert est-il compatible avec les politiques de libre-échange ?

Pardon, mais il faut inverser la question : le libre-échange actuel est-il compatible avec la survie de la planète ? Nous devons revoir nos règles et y intégrer impérativement une dose de protectionnisme vert.

Le réalisme consiste à comprendre que la croissance illimitée des échanges commerciaux n’est pas un but en soi et qu’elle a atteint un point critique.

La rhétorique du libre-échange consiste aussi à dire que le commerce garantit la paix. Nous le voyons avec la Russie, le commerce peut également nous enfermer dans des dépendances toxiques.

La Russie répondait à 40 % des besoins en gaz de l’UE avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Comment assurer, sans gaz, la sécurité énergétique de l’UE  ?

L’immobilisme dont certains États membres ont fait preuve nous a maintenus dans ces dépendances toxiques. La signature d’accords gaziers avec d’autres États non respectueux des droits humains, comme l’Azerbaïdjan, n’a pas réglé cette situation. Nous en voyons les conséquences dramatiques dans le Haut-Karabakh.

Il faut donc sortir du gaz et tendre vers 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2040. Plusieurs études montrent qu’il est possible d’atteindre cet objectif, comme le scénario Clever.

Ce n’est qu’une question de volonté politique.

Les études que vous mentionnez impliquent des changements de comportements individuels importants. Comment contrer le procès en « écologie punitive »  ?

L’écologie ne punit pas. Elle protège. Chez les Verts, nous défendrons une Europe qui protège contre les vulnérabilités sociales et environnementales, pas une Europe qui empoisonne.

Les populations peuvent être favorables à certaines interdictions, non  ? C’est le cas, par exemple, pour le glyphosate, alors que la Commission européenne souhaite prolonger son utilisation.

Cette proposition est d’autant plus folle que des études ont été truquées par Monsanto et que des élus, comme Michèle Rivasi [eurodéputée EELV], ont été espionnés.

Il est aussi souhaitable d’étendre le cadre du devoir de vigilance des entreprises aux enjeux écologiques et y inclure les acteurs financiers comme les banques qui financent la destruction du monde pour les contraindre à modifier leur comportement. Le gouvernement français a tort de se battre contre cela.

Vous mentionnez des manipulations de Monsanto. Que proposez-vous pour contrer l’influence des lobbies  ?

Commençons par le commencement : la Commission européenne ne doit plus s’appuyer sur les études fournies par les industriels sur les sujets qui les intéressent.

Il faut ensuite adopter une grande loi de séparation des lobbies et des institutions.

Parmi les autres débats qui seront au cœur des élections, il y a le soutien, notamment militaire, à l’Ukraine. Quelle est votre position ?

Elle ne varie pas. Il faut absolument continuer de soutenir les Ukrainiens autant que possible. Ils vivent une guerre longue et le risque est de les oublier.

L’Ukraine souhaite, comme d’autres États, intégrer l’UE. Quelle est votre position sur l’élargissement  ?

Pour nous, l’Europe est un projet politique d’une Terre de droits et libertés. Tout État qui souhaite s’inscrire dans ce projet doit pouvoir y trouver sa place, à condition de respecter l’État de droit et les droits fondamentaux. Y compris, bien sûr, l’Ukraine.

J’ajoute qu’aucun Européen sincère ne veut d’une Europe qui se dilue au fur et à mesure qu’elle s’élargit. Donc l’élargissement ne doit pas empêcher l’approfondissement.

L’Europe s’est endormie sur ses valeurs, elle ne doit pas se réveiller paralysée par la dilution de son projet.

Pour cela, faut-il que l’UE se réforme ?

Oui, l’Europe a un besoin urgent de se transformer. Il faut approfondir l’intégration européenne.

Nous devons sortir de l’unanimité, ce verrou bloquant, finaliser l’Union budgétaire ou encore doter l’UE de ressources propres.

Enfin, faire un saut fédéral, sans plus attendre. Avançons avec les États qui veulent faire ce saut !

Pour accomplir ces projets, il faudrait que vous soyez partie prenante à la majorité parlementaire qui soutiendra la prochaine Commission. Est-ce votre souhait  ?

Nous souhaitons d’abord avoir le plus d’eurodéputés écologistes possible pour protéger la planète et l’idéal européen. En France, la liste Europe Ecologie — Les Verts est la plus pro-européenne et la plus fédéraliste.

L’objectif sera ensuite de trouver des alliés pour construire une majorité.

Y compris avec la droite (PPE)  ?

La réponse est non si le PPE continue de tourner le dos au Pacte vert et aux droits humains, attaque les écologistes et s’obstine dans l’orthodoxie budgétaire.

Vous avez rejeté l’idée d’une liste unique à gauche pour les élections européennes, mais vous avez annoncé une réunion avec les autres têtes de liste le 19 octobre prochain. Dans quel but ?

Dans cette élection, nous sommes séparés, mais pas divisés. Je ne céderai pas à la guerre des gauches. Lors de cette réunion, je souhaite que nous concluions un pacte de non-agression.

Mes adversaires, ce sont l’extrême droite et le nationalisme. Pas les formations de gauche.

[Hugo Struna a contribué à cette interview]