« Affaire McKinsey » : le gouvernement contre-attaque
Mis en cause pour le recours accru aux cabinets de conseil privés sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le gouvernement l’a justifié par les « circonstances exceptionnelles », en dénonçant les « manipulations grossières » de la part des oppositions.
Après la publication du rapport du Sénat qui a mis en lumière le recours accru aux cabinets de conseil privés sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le gouvernement l’a justifié par les « circonstances exceptionnelles », en dénonçant les « manipulations grossières » de la part des oppositions.
Face à la polémique montante, deux ministres ont tenu une conférence de presse, mercredi (30 mars), pour apporter leurs éclairages sur le recours croissant aux cabinets de conseil dans les dernières années. La controverse, baptisée « affaire McKinsey » est aussi en train de prendre un tournant très politique, à 10 jours de l’élection présidentielle.
Des cabinets de conseil privés trop sollicités
Publié le 16 mars dernier, un rapport du Sénat dénonce « l’influence croissante » de ces structures privées sur l’action publique et s’inquiète d’un « phénomène tentaculaire ».
Il est mis en lumière que les dépenses de conseil ont « plus que doublé » entre 2018 et 2021, l’Etat ayant ainsi dépensé plus d’un milliard d’euros rien que pour l’année 2021, selon le rapport.
La nature des prestations fournies sont aussi mises en cause par les sénateurs, qui s’émeuvent de voir des cabinets privés intervenir sur des réformes sociales importantes, comme celle sur l’aide pour le logement (APL) dans sa mise en œuvre pour la partie informatique, ou encore le « fiasco » de certaines missions, dont celle « sur l’avenir du métier d’enseignant », rémunérée près d’un demi-million d’euros.
Des interventions de ces cabinets lors de la crise sanitaire, pour l’organisation de la campagne vaccinale notamment, sont aussi pointées du doigt.
Les sénateurs déplorent qu’« une relation de dépendance » entre Etat et consultants risque de s’installer.
La défense du gouvernement
C’est ainsi que les ministres Amélie de Montchalin (Transformation et Fonction publique) et Olivier Dussopt (Comptes publics) se sont retrouvés devant les journalistes mercredi soir, pour fournir des explications qui permettraient de calmer la polémique.
D’abord, en rappelant que « les règles de la commande publique sont strictement respectées » et sans contester les chiffres donnés par le rapport du Sénat, ils ont évoqué les « circonstances exceptionnelles » de la crise sanitaire pour justifier, en partie, la hausse des dépenses de conseil.
Si les montants – et leur évolution – ont pu choquer, M. Dussopt rappelle qu’ils correspondaient à « 0,3 % de la masse salariale totale de l’État ».
Sur la participation à l’élaboration à certaines réformes, Olivier Dussopt a assuré que « jamais les décisions ne sont prises par des consultants » et qu’elles « [reviennent] toujours à l’Etat ».
Au reproche d’une gestion de la crise sanitaire qui aurait été déléguée à des consultants privés, Amélie de Montchalin a répondu que « c’est un fantasme » que de le laisser croire, en rappelant la distinction entre « des conseils externes qui donnent des expertises et ensuite [la] responsabilité, celle du gouvernement ».
« Rien à cacher », selon les deux ministres, mais « il aura fallu cinq ans [au gouvernement] pour réagir » rétorquent les sénateurs.
Une affaire devenue très politique
Mais l’affaire s’est d’autant plus enflammée que nous sommes en période électorale. Avec les élections présidentielles qui débutent dans une dizaine de jours, les oppositions s’indignent des pratiques du gouvernement et s’alarment face à un « scandale d’État ».
Même si les dépenses de conseil ont effectivement beaucoup crû dans les dernières années, l’État a toujours recouru à ce type de structures, tant sous des majorités de gauche que de droite.
Valérie Pécresse considère néanmoins que « Emmanuel Macron doit rendre des comptes » et « s’expliquer sur le recours massif de l’État à l’entreprise McKinsey ». Le cabinet cité par la candidate de droite ne représenterait en réalité que 1 % des dépenses de conseil de l’État, selon les estimations du Sénat, mais il a effectivement été le plus sollicité pendant la crise sanitaire (à hauteur de 12 millions d’euros environ).
Tandis que Ian Brossat, directeur de campagne du communiste Fabien Roussel, considère que M. Macron « a perdu le sens de l’État », l’écologiste Yannick Jadot promet de ne plus recourir aux cabinets de conseil s’il est élu, tout comme M. Mélenchon, selon qui ces entreprises « donnent des conseils inutiles ».
« Des attaques de plus en plus grossières » se désole Mme de Montchalin, qui relèvent de la « récupération politique ». Même si le recours aux prestations est assumé par les ministres, des objectifs de diminution de ces dépenses sont envisagés.
Pas de mea culpa, mais un air de rétropédalage a été, malgré tout, opéré par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, puisqu’il garantit que « s’il y a des dérives, qu’on estime que ces prestations vont trop loin, que le recours aux cabinets de conseil est excessif, nous recentrerons ces activités ».
McKinsey, le chef expiatoire ?
En tout état de cause, vu le nom donné à l’affaire, McKinsey cristallise la plupart des tensions et est l’objet de l’essentiel des reproches. La première raison tient aux liens supposés entre le président sortant – candidat à sa propre succession – et le cabinet.
Même si McKinsey n’a pas participé officiellement à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017, plusieurs des consultants de la firme américaine se sont engagés à titre personnel aux côtés de celui qui n’était alors que candidat à l’Élysée. Certains d’entre eux ont ensuite rejoint des cabinets ministériels ou le parti du président nouvellement élu.
Mais si McKinsey attire autant les foudres, c’est aussi à cause des soupçons de fraude ou d’optimisation fiscale qui auraient abouti à ce que le cabinet ne paie aucun impôt sur les sociétés entre 2011 et 2020, selon la commission d’enquête du Sénat, à l’origine du rapport mentionné.
Bien que la pratique du « prix de transfert » soit légale lorsqu’elle est utilisée sans abus, Bruno Le Maire assure que des vérifications seront faites et que le cabinet « paiera ce qu’il doit à l’État ».
En tout état de cause, les membres du gouvernement et de la majorité s’activent pour éviter que l’affaire ne parasite outre mesure la campagne présidentielle et qu’elle ne vienne insuffler une dynamique négative au détriment du président sortant, et candidat à sa propre succession.