Aleksandar Vučić fait marche arrière sur le projet Rio Tinto suite aux pressions de la société civile
Le président serbe Aleksandar Vučić a interrompu un projet controversé d’exploitation de lithium avec la société anglo-australienne Rio Tinto à la suite de manifestations nationales organisées dans tout le pays en novembre et décembre.
Le président serbe Aleksandar Vučić a interrompu un projet controversé d’exploitation de lithium avec la société anglo-australienne Rio Tinto à la suite de manifestations nationales organisées dans tout le pays en novembre et décembre. Samedi (18 décembre), les manifestants ont toutefois assuré qu’ils poursuivraient leur combat.
Ces dernières semaines, la Serbie a été secouée par des manifestations de grande ampleur organisées par le collectif « Environmental Uprising » et l’initiative « Get Going for Change », dans ce qui semble être le mouvement de protestation le plus étendu depuis l’arrivée au pouvoir de M. Vučić.
Les manifestants ont bloqué les routes, les principales autoroutes ainsi que les ponts dans une cinquantaine de localités en Serbie afin de se faire entendre. Leur première demande était de modifier la loi sur le référendum récemment adoptée par le Parlement serbe, leur seconde était que la loi sur l’expropriation, conçue pour ouvrir la voie à l’extraction de lithium par Rio Tinto dans l’ouest du pays, soit abrogée.
Les manifestations ont commencé le 28 novembre, et la plus importante a eu lieu le 4 décembre, lorsque les manifestants ont arrêté la circulation sur plusieurs grandes autoroutes de Belgrade, bloqué le pont de la Liberté à Novi Sad et des autoroutes à Niš, Užice, Subotica ainsi que dans d’autres villes.
Les mouvements écologistes ont reproché au gouvernement de M. Vučić de ne pas avoir abordé les questions épineuses de la pollution atmosphérique et de la préservation de l’environnement dans ce dossier.
L’Association indépendante des journalistes de Serbie (NUNS) a indiqué qu’avant la manifestation du 4 décembre, des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur avaient tenté d’intimider et de faire pression sur les journalistes. En effet, au petit matin, des fonctionnaires se seraient rendus au domicile des journalistes ainsi que dans les salles de rédaction et auraient insisté pour que les manifestations ne soient pas couvertes.
Toutefois, leur tentative d’intimidation a échoué : des dizaines de milliers de Serbes sont descendus dans la rue et les médias ont couvert les événements.
Pour détourner l’attention, M. Vučić a visité le petit village de Gornje Nedelice, dont les habitants sont directement touchés par le projet de Rio Tinto – consistant à ouvrir une mine de lithium. Les médias progouvernementaux se sont concentrés sur la visite de M. Vučić au village, ne mentionnant que brièvement les protestations.
Par ailleurs, bien que ce dernier ait initialement déclaré que les protestations étaient illégales et financées par l’Occident, le président serbe a finalement fait volte-face et suspendu la législation controversée.
Le 8 décembre, le gouvernement serbe a décidé de retirer la loi sur l’expropriation du parlement, déclarant que si la loi devait être présentée à nouveau, cela se ferait dans le cadre d’un large débat public impliquant des experts et la société civile.
Lors de la même réunion, le gouvernement a proposé au parlement des amendements à la loi sur le référendum et l’initiative populaire, qui était également une source de mécontentement public.
M. Vučić a également déclaré avoir signé la loi sur le référendum et l’initiative populaire, mais a suggéré au gouvernement d’adopter des amendements à la loi qui tiendraient compte des remarques de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe. Cela répondait aux principales demandes des manifestants.
Ensemble, le collectif « Environmental Uprising » et plus de 40 initiatives et mouvements ont publié une déclaration indiquant que le retrait des « lois prédatrices » était encourageant mais ne marquait pas une victoire. Ils ont exigé que tous les accords et mémorandums relatifs aux mines de lithium passés avec Rio Tinto, qu’ils aient été signés par l’ancien ou l’actuel gouvernement, soient rendus publics et soient immédiatement annulés.
« Je pense que c’est une grande victoire pour les citoyens, et nous félicitons tous ceux qui étaient dans la rue ces derniers jours. En ce qui nous concerne, cela signifie que les principales demandes de la manifestation ont été satisfaites », a déclaré Dobrica Veselinovic, membre du mouvement « We Do Not Give Up Belgrade ».
Les manifestations de masse en Serbie ont été mentionnées dans une résolution du Parlement européen sur la Serbie, le 16 décembre, qui n’a pas été bien accueillie par les autorités serbes.
La Première ministre serbe Ana Brnabić l’a qualifiée de « politisation » et de « crachat sur la Serbie ». Elle a laissé entendre que la résolution avait été rédigée à Belgrade et que les députés européens croates la soutenaient. La Serbie et la Croatie, membre de l’UE depuis 2013, se sont éloignées depuis l’éclatement de la Yougoslavie et la guerre d’indépendance de la Croatie qui a eu lieu entre 1991 à 1995.
Les eurodéputés font entendre leur voix
Le 16 décembre, le Parlement européen a adopté une résolution sur les droits de l’Homme, la démocratie et l’État de droit en Serbie.
Les eurodéputés ont exprimé leur profonde inquiétude face à la violence croissante des groupes extrémistes et hooligans contre les manifestations environnementales pacifiques. Ils ont déploré l’usage de la force par la police contre les manifestants et ont fermement condamné toute violation du droit de réunion pacifique.
Lors d’une apparition sur la chaîne progouvernementale Pink TV, Mme Brnabić a affirmé que la résolution avait été initiée par des eurodéputés croates et par Viola von Cramon (Verts, Allemagne), qui, selon Mme Brnabić, étaient furieux que l’UE ait ouvert quatre nouveaux chapitres de négociation avec la Serbie dans le cadre des négociations d’adhésion de Belgrade à l’UE.
La Première ministre a également déclaré que les eurodéputés avaient condamné l’usage excessif de la force par la police, alors que, selon elle, il n’y avait pas de policiers lorsque les écologistes bloquaient les autoroutes internationales. Elle a insisté sur le fait que la police de certains États membres de l’UE réagissait de manière beaucoup plus vive à des manifestations similaires.
L’initiative « Environmental Uprising », qui a organisé des barrages routiers et des manifestations à travers la Serbie au cours des quatre derniers week-ends, a déclaré qu’elle descendrait à nouveau dans la rue après Noël.
Lors de leur dernière manifestation, qui a eu lieu samedi devant le bâtiment du gouvernement, ils ont déclaré que les protestations ne s’arrêteraient pas tant que leur principale revendication ne serait pas satisfaite, à savoir l’expulsion de la société Rio Tinto de Serbie.
Bien que M. Vučić ait fait une rare concession et ait cédé aux pressions des manifestants, cela ne signifie pas que sa mainmise sur le pouvoir, en place depuis sept ans, sera remise en question lors des élections présidentielles et parlementaires du 3 avril.
Le Parti progressiste serbe de Aleksandar Vučić ne risque pas réellement de perdre sa majorité au parlement, et il n’y a aucun risque que l’actuel président serbe soit battu à l’élection présidentielle. Néanmoins, les manifestations pourraient aider l’opposition à unir ses forces et à se consolider, selon les analystes.
Bojan Pajtić, professeur de droit à Novi Sad et ancien président du Parti démocratique, a expliqué que M. Vučić aurait un réel problème lors des élections d’avril s’il n’abandonnait pas le projet Rio Tinto qui a galvanisé la société civile.