Au procès du RN, les experts-comptables qui ne se posaient pas de questions
« Quand j’étais à l’armée », explique l’expert-comptable Christophe Moreau au procès des soupçons d’emplois fictifs du RN, « on laissait tourner les moteurs pour épuiser les stocks de carburant ». Alors non, vider les enveloppes du Parlement européen jusqu’au dernier « centime », ça ne le heurte pas plus que ça.
« Quand j’étais à l’armée », explique l’expert-comptable Christophe Moreau au procès des soupçons d’emplois fictifs du RN, « on laissait tourner les moteurs pour épuiser les stocks de carburant ». Alors non, vider les enveloppes du Parlement européen jusqu’au dernier « centime », ça ne le heurte pas plus que ça.
L’anecdote fait lever un sourcil au tribunal — « c’est pas très intelligent de faire ça », commente la présidente — mais ce n’est pas le sujet.
Christophe Moreau, puis Nicolas Crochet interrogé à sa suite, étaient l’un après l’autre entre 2004 et 2016 les « tiers-payants » des eurodéputés frontistes.
Comme l’exigeait le Parlement européen, ces « tiers-payants » étaient mandatés par les eurodéputés pour rédiger les contrats de leurs assistants parlementaires, demander la prise en charge financière au Parlement européen, puis d’émettre leurs bulletins de paie, et reverser les salaires aux assistants parlementaires.
L’accusation est convaincue qu’un « système » a été mis en place au Front national (devenu Rassemblement national) pour faire rémunérer par le Parlement européen des assistants parlementaires « fictifs », qui travaillaient en réalité pour le parti. Et que les « tiers-payants », chargés de la gestion de ces contrats, n’avaient pu l’ignorer.
« Je peux pas passer ma vie à me poser des questions », bafouille Christophe Moreau, 62 ans, cheveux grisonnants, veste foncée aux gros boutons dorés assortis à ses bijoux. « J’ai fait du mieux que j’ai pu », soutient-il plusieurs fois à la barre.
Aucune question vraiment ? Même quand le parti lui demandait en fin d’année comment « apurer » jusqu’au dernier « centime » les enveloppes auxquelles ont le droit les eurodéputés pour payer les assistants parlementaires (environ 20 000 euros par mois), quitte « à faire des CDD d’une journée ? », s’interroge la présidente Bénédicte de Perthuis.
Et puis ces mails, qu’elle fait afficher à l’écran, où il est question de « faire passer Yann Maréchal [la sœur de Marine Le Pen] sur les comptes de campagne » avec « modification de la prise en charge » du Parlement européen, de « transférer » tel assistant parlementaire d’un eurodéputé à l’autre, « tu choisis ».
« Chaises musicales »
« Ça fait beaucoup de chaises musicales », reconnaît Christophe Moreau, néanmoins convaincu « que tout le monde faisait la même chose ».
« De quoi, épuiser les budgets ? », lance la présidente. « Ça ne vous choque pas ? »
« Je comprends votre souci mais ce n’est pas le mien », finit-il par lâcher… comme oubliant qu’il est justement jugé pour complicité de détournement de fonds publics. La magistrate le lui rappelle sèchement : « la question qu’on se pose, c’est est-ce que ça aurait dû être le vôtre ».
À partir de 2012, c’est l’expert-comptable Nicolas Crochet qui prend la suite. À la barre, ce militant FN dans sa jeunesse, vieil ami de Marine Le Pen, adopte un autre style.
Accoudé nonchalamment au pupitre, 61 ans, mèche grise tombant sur le front et tout en noir, il fait répéter ses questions plusieurs fois au tribunal, les redit lui-même lentement, avant de commenter d’une voix traînante, souvent insolente.
« Y a pas un mail où on dit “c’est pour vider les enveloppes disponibles”… qui le dit ? Excusez-moi mais vous avez beaucoup d’imagination », lâche celui qui a déjà été condamné dans l’affaire des kits de campagne de Jeanne, le micro-parti de Marine Le Pen.
Il explique que c’était pour « faciliter » la vie de tout le monde que les tiers-payants avaient pour « mot d’ordre » de ne pas s’adresser directement aux députés, et que la gestion était « centralisée », supervisée par Jean-Marie Le Pen puis Marine Le Pen (devenue présidente du parti en 2011).
D’autant que ça permettait à la cheffe de l’extrême droite de faire « barrage » pour certains candidats potentiellement problématiques, « dans le cadre de sa politique de dédiabolisation ».
Et pour ça, « elle avait besoin de savoir le montant exact qu’était payé chaque assistant parlementaire, et combien il restait sur chaque enveloppe ? », s’étonne la présidente. « Au centime près ? »
« Ce n’est pas parce que vous allez être payés par des fonds européens qu’il faut faire n’importe quoi », rétorque doctement Nicolas Crochet, arrachant un sourire au tribunal. « Donc oui, Marine Le Pen surveille, ça m’a pas choqué ».