Consommation d’opioïdes : « plus contrôlée » en Europe qu’aux États-Unis
En Europe, les antidouleurs ont vu leur consommation augmenter pendant la pandémie de Covid-19. Au point de faire craindre une crise des opioïdes à l’image de celle qu’ont connue les États-Unis ? Pas vraiment, selon des experts.
En Europe, les antidouleurs ont vu leur consommation augmenter pendant la pandémie de Covid-19. Au point de faire craindre une crise des opioïdes à l’image de celle qu’ont connue les États-Unis ? Pas vraiment, selon des experts.
« Les médecins qui travaillent en Europe sont informés des précautions à prendre lors de la prescription et de la délivrance des opioïdes, mais aussi de la manière d’éviter le sevrage et la dépendance », commence par expliquer l’Agence européenne du médicament (EMA) à EURACTIV France.
Et pour minimiser les risques que peut engendrer la prise d’opioïdes par les personnes malades, « des supports pédagogiques doivent être mis à la disposition des professionnels de santé et des patients », continue l’EMA.
Les opioïdes sont des puissants antidouleurs dérivés de l’opium, comme le Tramadol, la morphine ou encore la codéine, prescrits pour des problèmes sévères, généralement dans le cadre de cancers. Ils existent également sous forme de drogue, le plus souvent l’héroïne.
« Nous n’avons pas trouvé mieux comme antidouleurs sur des douleurs sévères », déclare le chercheur Rémy Sounier, qui a co-dirigé une étude sur des opioïdes sans effets secondaires, à propos des médicaments.
Aux États-Unis, le nombre de personnes ayant succombé à une surdose d’opioïdes a augmenté de 120 % entre 2010 et 2018, selon l’OMS, avec 93 000 décès en 2020.
Si en Europe, il y a une « augmentation de l’utilisation des anti-douleurs depuis la crise de la Covid-19 », on est loin de la crise américaine des opioïdes, selon M. Sournier.
Au-delà des supports pédagogiques, l’accès de manière générale plus réglementé aux médicaments permet de limiter les risques d’overdose et de dépendance, car les professionnels sont unanimes : la dépendance est certainement le facteur le plus difficile à soigner pour les patients qui en souffrent.
« On les prescrit en Europe de manière plus contrôlée qu’aux États-Unis, où il y a eu une campagne de vente, un laboratoire pharmaceutique qui a fait du lobbying, les médecins touchaient des primes », ajoute le chercheur lors d’un entretien avec EURACTIV France.
« On peut avoir une crise des opiacés aussi en Europe »
Mais si les risques semblent moins importants, le chercheur ne veut pas minimiser ce fléau.
« Il ne faut pas se dire que parce qu’on a des ordonnances en Europe, le problème ne nous concerne pas. Le problème peut arriver », souligne M. Sounier, qui a constaté une augmentation de l’utilisation des antidouleurs depuis le Covid-19. « On peut avoir une crise des opiacés en Europe aussi », ajoute-t-il.
L’engrenage peut aller vite : « En France, il y a quand même des risques. Par exemple, le tramadol est prescrit comme antidouleur. Le problème, c’est que lorsqu’on continue à avoir mal et qu’on augmente la dose, on peut ne pas avoir le contrôle de la dépendance derrière ».
Avant de préciser : « C’est ça le plus gros risque. Si la personne veut continuer, elle va aller sur des molécules plus fortes ou illégales. À partir de là, on rentre dans une crise sociétale ».
Pour garder le contrôle sur ces médicaments, l’EMA se base notamment sur les rapports périodiques actualisés de sécurité (PSUR) qui analysent la sécurité d’un médicament dans le monde entier « à un moment défini après son autorisation ».
« Une évaluation unique des PSUR est effectuée au niveau de l’UE, quelle que soit la voie d’autorisation (nationale ou centrale) », rapporte encore l’Agence européenne du médicament.
Dans les faits, les scientifiques de l’EMA, en collaboration avec l’État membre responsable, évaluent les informations contenues dans les PSUR afin de « déterminer si l’équilibre entre les bénéfices et les risques a changé et si des mises à jour doivent être apportées à l’autorisation de mise sur le marché ».
Opioïdes illicites
Si la consommation d’opioïdes prescrits par des professionnels de santé semble poser peu de problèmes, il est une autre dimension des opioïdes que les experts surveillent de très près : la prise de produits illicites.
« Le marché illicite est très dynamique et s’adapte. Si des produits synthétiques opioïdes sont disponibles sur le darknet aux États-Unis, ils le sont aussi en Europe », déclare Thomas Seyler à EURACTIV de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA).
En 2019, 5000 décès ont été provoqués par une surconsommation de drogues au sein de l’UE. « La plupart de ces décès sont dus aux opioïdes, et la majorité sont dues à l’héroïne », explique M. Seyler, avant de préciser cependant que, là encore, « on est bien loin de la crise américaine ».
L’héroïne est l’opioïde qui tue le plus en Europe, alors qu’aux États-Unis ce sont des opioïdes plus puissants, comme le Fentanyl. Les nouvelles personnes traitées contre l’héroïne représentaient un peu moins de 14000 en 2019 en Europe.
« La tendance est plutôt stable ou en déclin. Nous ne sommes pas en phase épidémique majeure. Mais il faut garder en tête les limites de ces indicateurs », commente M. Seyler. Le caractère illicite de ce type d’opioïdes rend les statistiques plus difficiles à obtenir.
Pour lutter contre ce fléau, en décembre 2020, le Conseil a approuvé la stratégie de l’UE en matière de drogue (2021-2025), renforcé par un plan d’action datant de juin 2021, avec pour objectif principal « la réduction de l’offre et de la demande ».
Même s’il faut rester « vigilant », « on peut être satisfait de l’approche européenne, qui est réaliste et équilibrée », conclut Thomas Seyler.