Corrida : l’UE verse plusieurs millions d’euros par an aux élevages de taureaux de combat
Comme de nombreux élevages de bovins européens, les élevages de taureaux de combat reçoivent des subventions de l’Europe au titre de la PAC. Une anomalie pour les militants anti-corrida ; un principe de non-discrimination pour les éleveurs concernés.
Comme de nombreux élevages de bovins européens, les élevages de taureaux de combat reçoivent des subventions de l’Europe au titre de la politique agricole commune (PAC). Une anomalie pour les militants anti-corrida ; un principe de non-discrimination pour les éleveurs concernés.
« Ce spectacle » qui « bénéficie de fonds européens, pas le biais de la politique agricole commune, et de subventions locales, soulève l’opposition et l’indignation d’une immense majorité de Françaises et Français ». La loi sur l’abolition de la corrida portée par le député Aymeric Caron (LFI), rejetée par les députés le 16 novembre dernier, soulève la question de son financement européen.
Attribuées en fonction de la surface exploitée, les aides de la PAC ne tiennent compte ni du type d’élevage pratiqué ni des animaux concernés. Les ganaderías (lieu où sont élevés les taureaux de combat) que l’on retrouve en Espagne, en France et au Portugal, profitent donc des subsides de l’UE, comme la plupart des élevages européens.
Selon l’Unión de Criadores de Toros de Lidia, association qui regroupe plus de 300 professionnels (54 % des éleveurs européens), ceux-là auraient touché près de 200 millions d’euros par an de la PAC.
Le Parlement s’oppose
« L’UE ne peut pas interdire la corrida, il n’y a pas de voies légales possibles, c’est une compétence de l’État. Mais on peut compliquer la tâche de ses acteurs en interrompant les financements européens », explique l’eurodéputé Younous Omarjee du groupe de la Gauche unie (GUE/NGL) à EURACTIV France, en première ligne sur ce dossier.
En 2020, le Parlement européen avait voté à la majorité un amendement déposé par le groupe Les Verts/ALE visant à supprimer les aides de la PAC destinées aux élevages alimentant la tauromachie.
Quatre ans auparavant, en 2015, un premier amendement au budget avait été approuvé dans ce sens. Il stipulait que les ressources de la PAC ne pouvaient être utilisées pour des activités impliquant « la mort du taureau ».
Alors que les parlementaires invoquent une « violation » de la Convention européenne pour la protection des animaux dans les élevages, les éleveurs alertent de leur côté contre la discrimination de leurs exploitations – ce qui irait à l’encontre des traités européens.
« Un tel financement ne correspond absolument pas aux objectifs de la PAC tels que définis par l’article 39 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne », avait déclaré la députée Michèle Striffler (PPE) en 2014, pour défendre l’amendement. Le traité précise en effet que la PAC vise à fournir « une alimentation de qualité » aux Européens.
Contacté par EURACTIV France, l’Observatoire National des Cultures Taurines rétorque que la viande de taureaux de combat est commercialisée, bien que peu consommée. Jean-Louis Darré, éleveur de 450 bovins dans le Gers, dont une quarantaine de taureaux de combat, confirme : « Toute ma viande part à l’alimentation. Même les taureaux de corrida ! Après la mise à mort, le taureau est envoyé dans un abattoir avec tous les contrôles nécessaires ».
Si le Parlement européen a soutenu par deux fois l’arrêt des subventions aux éleveurs, les amendements ont à chaque fois été retoqués par les États membres au Conseil de l’Union européenne.
« Nous ne sommes toujours pas parvenus à triompher lors des différents trilogues, regrette Younous Omarjee. L’UE a un temps d’avance avec le Parlement, mais l’Espagne, le Portugal et la France font bloc au Conseil. »
Conditions « quatre étoiles »
Selon l’Observatoire National des Cultures Taurines, rien ne justifierait une différence de traitement entre élevages.
D’autant plus que les ganaderías respecteraient pleinement la politique environnementale de l’UE. « Ce sont des élevages comme les écolos en rêvent. Il y a en moyenne un hectare pour chaque animal », insiste Elvire Oliu, chargée de communication à l’observatoire.
En France, les quelque 6 000 taureaux de combat jouissent de 10 000 hectares de prairies, principalement dans le sud du pays.
« L’éleveur de taureau est un paysan comme les autres. Quel élevage pourrait se targuer d’offrir autant d’espace à des animaux nourris à l’herbe ? Ce sont des conditions quatre étoiles », ajoute l’éleveur Jean-Louis Darré.
L’autre argument des défenseurs de l’élevage taurin porte sur le maintien de la race « brave », l’unique race de taureau de combat, rustique et sauvage, qui ne survivrait aujourd’hui que grâce à la corrida.
Conditionnalité
Si de l’autre côté de l’arène, on reconnaît volontiers la qualité de ces élevages extensifs, « le combat porte sur un autre plan », reconnaît Younous Omarjee.
« D’un point de vue agricole, économique, culturel ces arguments sont audibles. Mais si je voulais être provocateur, je dirais qu’il y avait des arguments similaires pour défendre le travail des enfants ou l’esclavage. Nous ne parlons pas la même langue. »
À l’occasion d’une conférence de presse fin octobre au Parlement européen, accompagné de deux collègues espagnol et portugais, l’eurodéputé s’est montré déterminé à conditionner les aides de la PAC, au « respect des droits des animaux ». Et en particulier le Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER), qui doit répondre à des exigences transversales.
« Aujourd’hui, pas un seul financement d’infrastructure de l’UE n’est accepté s’il nuit au climat et se détourne des accords de Paris. Il n’y avait rien il y a encore quelques années. Nous pourrions imposer cela pour le respect des animaux », précise-t-il.
La difficulté de ce type de décision tient aussi à la mixité de la plupart des élevages. Les taureaux de combat côtoient généralement des taureaux à viande, notamment en Camargue, mais aussi des chevaux, et des cultures végétales.
Sur son site, l’observatoire des cultures taurines note que seulement 10 % des animaux d’un élevage sont présentés en arène, le reste partant à l’abattoir avant d’être vendu en boucherie.
Pour l’instant, les associations d’éleveurs se réjouissent que ces subventions soient maintenues jusqu’en 2027. « Une PAC verte ne peut pas aller contre l’élevage le plus durable », avaient déclaré les associations d’éleveurs à la presse en 2021 après le vote au Parlement des règlements de la nouvelle PAC 2023-2027.
Pour Younous Omarjee, les États doivent montrer le chemin. Cette première loi française d’abolition, qui sera de nouveau soumise à l’Assemblée nationale le 24 novembre prochain, a déclenché un compte à rebours, « jusqu’à l’interdiction progressive de la corrida en France et en Europe. »