De la tour d’ivoire à la garde à vue : la chute brutale de Federica Mogherini
Devenue rectrice de l’école la plus prisée des futures élites bruxelloises, l’ancienne cheffe de la diplomatie européenne semblait avoir trouvé une nouvelle voie — jusqu’à ce que la police belge frappe à sa porte à Bruges, mardi 2 décembre, dans le cadre d’une enquête pour fraude.
Elle avait quitté l’arène politique européenne pour la tranquillité de Bruges. Aujourd’hui, Federica Mogherini revient dans l’actualité bruxelloise, mais pour des raisons dont elle se serait volontiers passée.
Au cours des cinq dernières années, l’ancienne Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères s’était reconvertie en tant que rectrice du Collège d’Europe. Elle y régnait comme une directrice bienveillante, guidant les jeunes espoirs de l’eurocratie, forte d’un réseau relationnel aussi dense qu’un manuel universitaire.
La police belge a fait des perquisitions mardi 2 décembre à Bruges et au domicile privé de Federica Mogherini dans le cadre d’une enquête pénale sur une présomption de détournement de fonds européens liés à l’Académie diplomatique de l’UE, qu’elle dirige depuis sa création en 2022.
La police a perquisitionné les bâtiments du Collège à Bruges, mais aussi le Sevice européen pour l’action extérieure (SEAE) à Bruxelles et plusieurs domiciles privés.
Federica Mogherini a été placée en détention, tout comme Stefano Sannino — haut fonctionnaire de la Commission —, ainsi qu’un membre du personnel du Collège d’Europe. Tous trois ont été interrogés pour fraude dans les marchés publics, corruption et conflit d’intérêts criminel. À ce jour, aucune charge n’a été retenue contre eux.
Federica Mogherini et Stefano Sannino ont été libérés mardi soir.
Les procureurs suspectent les deux eurocrates d’avoir collaboré en 2021 et 2022 pour attribuer un marché public relatif à la nouvelle Académie diplomatique de l’UE au Collège d’Europe, dirigé par Federica Mogherini.
L’Académie est financée par le SEAE, que Federica Mogherini a dirigé de 2014 à 2019 et où Stefano Sannino occupait un poste de haut niveau lorsque la décision concernant l’attribution du siège de l’Académie a été prise.
« Après avoir été interrogées par la police judiciaire fédérale belge, les trois personnes [arrêtées] ont été officiellement informées des accusations portées contre elles », le Parquet européen (EPPO) dans un communiqué. Les accusations comprennent « fraude et corruption dans les marchés publics, conflit d’intérêts et violation du secret professionnel ».
L’EPPO a déclaré que les suspects avaient été libérés car ils n’étaient « pas considérés comme présentant un risque de fuite ». Ils restent présumés innocents pendant la durée de l’enquête.
En vertu de la législation belge, le fait d’être désigné comme suspect signifie que l’enquête est en cours et que les personnes peuvent être interrogées à nouveau, mais cela n’implique pas leur culpabilité.
EXCLUSIF : Perquisitions au service diplomatique de l’UE et au Collège d’Europe dans le cadre d’une enquête pour fraude
Les perquisitions ont eu lieu tôt dans la matinée à travers le pays. La police…
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« Jeune, italienne, compétente »
Pour Federica Mogherini, 52 ans, cette arrestation tranche radicalement avec l’image policée qu’elle cultivait depuis qu’elle avait quitté la politique pour la vie académique.
Depuis 2020, elle a supervisé l’ouverture d’un nouveau campus à Tirana, en plus de ceux de Bruges et Natolin (Pologne). Elle a mené le Collège durant la pandémie, confinant des étudiants souvent dans des conditions difficiles, et a expulsé un professeur de science politique accusé de harcèlement sexuel.
Sa carrière a souvent été marquée par des opportunités saisies au moment opportun. Elle a grandi dans la gauche italienne, d’abord dans les mouvements de jeunesse, puis comme députée du Partito Democratico (PD), avant de devenir ministre des Affaires étrangères en 2014.
Elle n’a occupé ce poste ministériel que pendant huit mois avant d’être propulsée à Bruxelles pour occuper l’un des quatre postes les plus puissants de l’UE : celui de Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères.
Le Premier ministre italien de l’époque, Matteo Renzi, a fait passer son transfert à Bruxelles avec une férocité inhabituelle, rejetant un accord qui aurait porté son rival Enrico Letta au poste de président du Conseil européen.
Pendant cinq ans, sous la présidence de la Commission par Jean-Claude Juncker, elle a été le visage diplomatique de l’UE, représentant notamment Bruxelles dans les négociations sur le programme nucléaire iranien.
Son bilan reste pourtant controversé, tant à Bruxelles qu’en Italie. Elle fut autrefois présentée par le camp Renzi comme « jeune, italienne, compétente », avant que celui-ci ne change de discours en 2019, lorsque Matteo Renzi a critiqué Federica Mogherini pour avoir « déçu les attentes » et avoir eu « un impact quasi nul ». On l’a souvent dépeinte comme plus à l’aise dans la mise en scène que dans la stratégie géopolitique. Elle a eu du mal à façonner la politique de l’UE à l’égard de la Russie et de l’Ukraine, a été mise à l’écart dans la politique syrienne et au Moyen-Orient en général, et n’a jamais réussi à surmonter complètement la méfiance des États membres de l’Est qui la considéraient comme trop indulgente envers Moscou.
En 2020, elle surprend encore : sans détenir de master, elle devient rectrice du Collège d’Europe — une nomination qui suscite des interrogations sur sa transparence et son timing, notamment parce que Federica Mogherini n’avait aucune expérience universitaire.
Une ambassadrice de marque
Néanmoins, le recrutement d’une personne jeune, féminine et très politisée pour diriger le Collège a également été considéré comme une bouffée d’air frais, susceptible de bousculer une institution élitiste et souvent poussiéreuse. Elle a succédé à Jörg Monar, un universitaire allemand qui avait écrit plus de 250 livres et articles universitaires sur l’UE et qui dirigeait le Collège depuis 2013.
Federica Mogherini cultivait soigneusement cette image. Pour de nombreux étudiants, elle était « le visage cool du Collège », naviguant avec aisance entre politique et monde académique.
« Lorsque vous parlez à son équipe, vous avez l’impression de ne pas parler à des universitaires, mais à des responsables politiques », se souvient un ancien étudiant, évoquant une administration devenue plus politique.
« Elle était vraiment présente. Elle s’arrêtait pour discuter avec les étudiants, elle mangeait à la cantine. »
Un autre ancien élève la décrit comme « une sorte de superstar de l’université ».
« Citez-moi un autre recteur que les gens en dehors de l’établissement connaissent », ajoute un troisième ancien étudiant.
Les ennuis s’accumulent
Mais les problèmes ont commencé à s’accumuler. Lorsque le scandale de corruption du Qatargate a éclaté, il est apparu que Federica Mogherini siégeait au conseil d’honneur de Fight Impunity, une ONG de défense des droits de l’Homme prétendument dirigée par le principal suspect et ancien eurodéputé socialiste Pier-Antonio Panzeri — personnage clé de l’enquête.
Elle avait assisté à la cérémonie de lancement de l’ONG alors qu’elle était diplomate de haut rang, puis à une conférence co-organisée par celle-ci alors qu’elle était déjà en poste à l’Université. Elle avait rapidement affirmé qu’elle n’était pas au courant de ses agissements présumés.
Elle a poussé le Collège à conclure de nouveaux partenariats et accords commerciaux, lançant un nouveau campus en Albanie aux côtés du Premier ministre Edi Rama et d’Ursula von der Leyen.
Elle a conservé son carnet d’adresses, parcourant le monde pour les affaires du Collège, rencontrant par exemple le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita à l’été 2022. Une source a déclaré que le projet initial de Federica Mogherini était de créer un nouveau campus au Maroc, plutôt qu’en Albanie.
Mais cette institution universitaire très dynamique a pris un coup mardi, lorsqu’elle a été arrêtée pour avoir créé frauduleusement l’Académie diplomatique de l’UE.
Pour une institution chargée de former la future élite européenne, le Collège d’Europe se retrouve soudain en décor de thriller politique.
Après presque une journée entière de silence, le Collège, fondé en 1949, a finalement publié un communiqué laconique reconnaissant les perquisitions du Parquet européen sur le campus de Bruges, sans mentionner l’arrestation de Federica Mogherini et laissant les étudiants perplexes reconstituer eux-mêmes l’histoire.
« Le Collège prend toutes les mesures nécessaires pour assurer la continuité de ses activités », est-il indiqué. Le message était clair : avec ou sans Federica Mogherini, le Collège doit continuer à avancer.
Elisa Braun et Magnus Lund Nielsen ont contribué à la rédaction de cet article.