Dans la jungle bruxelloise : perquisitions, arrestations et nouvelle crise de crédibilité pour l’UE
Alors que les partis d’extrême droite dénoncent depuis des années une Union européenne gangrenée par la corruption, les derniers développements à Bruxelles pourraient bien leur donner raison.
À quel point l’Union européenne est-elle corrompue ?
La question s’est imposée avec une nouvelle urgence mardi 2 décembre, après une série de perquisitions menées à l’aube, notamment dans le quartier européen à Bruxelles, et l’arrestation de deux figures clés de la politique étrangère de l’Union.
Les autorités belges ont arrêté Federica Mogherini, ancienne cheffe de la diplomatie européenne, et Stefano Sannino, un haut fonctionnaire de la Commission européenne. Ils sont tous deux soupçonnés de fraude dans le cadre de l’attribution d’un contrat très médiatisé pour une « Académie diplomatique européenne ».
Les procureurs européens les suspectent de s’être entendus pour attribuer un contrat public pour cette nouvelle Académie diplomatique au Collège d’Europe, dont Federica Mogherini est la rectrice. Le projet est financé par le Service européen pour l’Action extérieure (SEAE), qu’elle a dirigé de 2014 à 2019 et où Stefano Sannino occupait un poste de premier plan lorsque le choix du site de l’Académie a été pris.
Ces accusations, qui doivent encore être prouvées, font écho à d’autres scandales récents qui ont secoué Bruxelles, tels que le Qatargate, ou encore l’enquête sur les activités de lobbying de Huawei — deux dossiers où ont été mis en cause des élus européens en exercice.
Les nouveaux évènements, révélés par Euractiv, ont sécoué Bruxelles : deux piliers de la scène institutionnelle se retrouvent soudain au cœur d’une enquête pour corruption.
Sur fond de progression de l’extrême droite en Europe, ce dossier nourrit également la rhétorique populiste selon laquelle Bruxelles serait devenue une forteresse complaisante et minée de l’intérieur par personnes intéressées.
« On ne peut pas inventer ça », a ironisé sur X Zoltan Kovacs, porte-parole de Viktor Orbán, en réagissant à l’annonce des perquisitions.
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Revers de fortune
Pour Federica Mogherini et Stefano Sannino, deux diplomates italiens au sommet de leur carrière, ces arrestations constituent un véritable retournement de situation. Tous deux étaient perçus comme des acteurs qui maîtrisaient les rouages discrets de la politique étrangère européenne, voire étaient capables de façonner celle-ci.
Parallèlement, l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) mène une enquête distincte sur Stefano Sannino, soupçonné d’avoir usé de son influence au sein du SEAE pour favoriser l’embauche de certains candidats à des postes de haut niveau, selon plusieurs sources proches du dossier. L’Italien a occupé le poste de secrétaire général du bras diplomatique de l’UE de 2021 à 2023, l’un des postes les plus puissants de la fonction publique à Bruxelles.
Les liens entre Stefano Sannino et Federica Mogherini sont profonds. Il était ambassadeur d’Italie auprès de l’UE lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères du pays en 2014. Plus tard, il est devenu le bras droit du successeur de Federica Mogherini à la tête du SEAE, l’Espagnol Josep Borrell, entré en poste en 2019. Alors qu’il s’apprêtait à prendre sa retraite l’an dernier, Stefano Sannino a finalement été nommé pour diriger la Direction générale chargée du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et du Golfe (DG MENA) de la Commission.
Un porte-parole de l’OLAF a indiqué qu’il ne commenterait pas la situation, et l’agence n’a laissé filtrer aucune information sur de potentielles irrégularités qui auraient déjà été établies.
Un système qui résiste encore à tout contrôle
L’enquête ne fait que commencer, mais ses implications politiques semblent déjà évidentes.
Elle ravive les critiques sur l’incapacité chronique de l’UE à instaurer une véritable culture du contrôle interne. Après le Qatargate, l’idée de créer un organe d’éthique de l’UE doté de pouvoirs renforcés avait brièvement gagné du terrain avant d’être abandonnée, principalement sous la pression du Parti populaire européen (centre-droit).
De plus, la dernière enquête touche des centres de pouvoir autrement plus sensibles. Les scandales précédents visaient surtout le Parlement européen, souvent vu comme la grande institution la moins influente du bloc. Là, c’est le Collège d’Europe — véritable pépinière de hauts fonctionnaires européens — et le SEAE, responsable du réseau diplomatique mondial de l’Union, qui sont directement concernés. Si les soupçons étaient confirmés, c’est le cœur de la machine diplomatique européenne qui serait mis en cause, un domaine jusqu’ici largement fermé au contrôle extérieur.
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Federica Mogherini la « déesse »
Au Collège d’Europe, où Federica Mogherini occupe depuis 2020 le poste de rectrice, son influence est autant politique que personnelle. Un ancien étudiant la décrit comme « une déesse » au sein de l’établissement, estimant qu’elle y a insufflé une éthique politique dans un environnement essentiellement académique. Son mandat a été renouvelé pour cinq ans l’année dernière.
Federica Mogherini a également attiré l’attention pour ses associations passées. Elle a autrefois siégé au conseil d’honneur d’une fondation dirigée par Pier-Antonio Panzeri, figure clé du Qatargate et ancien eurodéputé de son groupe politique, les Socialistes et Démocrates (S&D). Elle a déclaré par la suite qu’elle n’était pas au courant des actes répréhensibles présumés de son compatriote et a démissionné de l’organisation dès que les accusations ont été rendues publiques.
Elle s’est à nouveau fait remarquer en 2022, lorsque Josep Borrell, qui lui avait succédé au poste de Haut représentant de l’Union pour les Affaires et la Politique de sécurité fin 2019, a inauguré l’Académie diplomatique au centre de l’enquête actuelle, hébergée par le Collège d’Europe. Federica Mogherini a ensuite été chargée de la direction de cette initiative. Le budget initial de l’Académie — près de 2 millions d’euros pour deux ans — reflétait la volonté de Josep Borrell d’étendre la formation professionnelle des diplomates de l’UE.
Lors du lancement de l’Académie, Josep Borrell a utilisé l’une de ses métaphores favorites : « Le reste du monde — et vous le savez très bien, Federica — n’est pas exactement un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin ».
Aujourd’hui, l’image s’inverse : ce n’est plus seulement la « jungle extérieure » qui menace l’Europe, mais des dérives nées au cœur même de ses institutions — rappel brutal que la corruption prospère d’autant mieux lorsque les jardiniers cessent de s’occuper des mauvaises herbes.
Nicoletta Ionta a contribué à la rédaction de cet article.
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(asg)