Emploi : le grand bond en arrière de la jeunesse européenne
Le chômage des jeunes est à l’agenda des dirigeants européens réunis à Bruxelles. Cobaye des politiques publiques de l’emploi, cette population se retranche dans les études et mise sur la solidarité familiale, ou songe parfois à émigrer.
Le chômage des jeunes est à l’agenda des dirigeants européens réunis à Bruxelles. Cobaye des politiques publiques de l’emploi, cette population se retranche dans les études et mise sur la solidarité familiale, ou songe parfois à émigrer.
Génération 700, mileuristas, bamboccioni, les 99%, les Neet* ou les Nini… Ces drôles de sobriquets, compilés dans les carnets des sociologues observateurs de la crise, trouvent désormais écho dans le langage courant. Preuve, s’il en fallait, que le décrochage de la jeunesse prend une tournure nouvelle, plus menaçante et plus visible.
« A travers leurs discours, leurs mots d’ordre et leurs slogans », les indignés « se situent d’emblée dans une perspective transnationale, européenne voire internationale, ne serait-ce que parce que les contraintes que leur opposent leurs gouvernants pour décider de mesures d’austérité leur semblent imposées de l’extérieur », écrivent Frédéric Lerais et François Math dans une étude de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), présentée à Paris le 19 janvier.
Diplômes et flexisécurité
Certes, l’intensité de la crise diffère d’un pays à l’autre, mais dans bien des cas, elle emporte avec elle beaucoup de principes établis.
Le diplôme, un rempart contre le chômage ? Pas si sûr, en Italie, où le « chômage intellectuel » se développe. En 2010, le taux d’emploi des jeunes titulaires d’un diplôme universitaire est ainsi passé de 50,6% à 48,5%. La flexisécurité, une formule pour amortir les chocs économiques ? « Elle n’a pas pu protéger [les jeunes Danois] des retombées de [la] crise », tranche Christèle Meilland, économiste à l’Ires.
Le système danois, fondé sur une assurance-chômage généreuse conditionnée par le suivi obligatoire de formations ou de missions d’intérêt général, toutes subventionnées par l’État, se heurte au contexte actuel de compression des dépenses publiques. Quelques années de crise ont suffi à balayer des décennies de performances. Avec moins de 10% de jeunes au chômage, le pays faisait figure d’exemple depuis les années 90. Entre 2008 et 2011, cette proportion a pourtant doublé, passant de 7,2% à 15%.
En Espagne, le mythe du tigre méditerranéen a fait long feu. Avec plus de 40% de jeunes sans emploi, contre 14% mi-2007, le pays joue à jeu égal avec la Grèce. Feu l’euphorie économique, portée par une croissance du PIB supérieure à 17% de la moyenne européenne entre 1986 et 2006, place à la remise en question.
« Fausse splendeur »
La dernière décennie « cachait sous une fausse splendeur le fait que près de 65 % des nouveaux emplois créés dans cette période correspondaient à des occupations peu qualifiées » (employés de commerce, restauration, ouvriers du bâtiment…) « occupés majoritairement par des jeunes ». Le boom des CDD, qui concernait plus d’un jeune sur deux, a mécaniquement connu une inflexion. « A partir de 2007, ce taux a baissé du fait d’importantes destructions des emplois temporaires fragiles concentrés sur les jeunes », détaillent Antonio Santos Ortega et Paz Martin Martin, chercheurs en sociologie à l’Université de Valence.
Un tel revirement freine l’élan des années 2000, marquées par les velléités d’émancipation des Espagnols. En 2008, 2,8 millions de jeunes foyers, un nombre en progression constante, étaient recensés. Deux ans plus tard, ils sont 147 000 de moins.
Les jeunes se raccrochent aux branches comme ils peuvent : à celles de la famille, mais aussi de l’université, vécue comme un cocon sécurisant. Entre 2009 et 2010, les inscriptions dans le supérieur ont augmenté de 26% en Espagne. Un phénomène similaire est observé en Belgique.
Les plus diplômés seraient bien représentés parmi les candidats à l’émigration, notamment en Irlande, en Espagne, ou encore au Portugal. Alarmée par la situation, la Commission européenne songe à redéployer 22 milliards d’euros du Fonds social européen en direction des pays où le chômage des jeunes atteint des sommets (plus de 30% dans 8 États membres). Les 27 chefs d’État et de gouvernement, réunis aujourd’hui à Bruxelles, en ont fait l’un des thèmes centraux de leur rencontre.
Santé insolente
Dans une Union européenne guettée par la mise à mal de l’État-providence (ère du «post-welfare»), les pays les plus exposés à la crise adoptent, dans l’urgence, des réformes aboutissant à la banalisation de contrats atypiques ou la suppression de mesures protectrices. En Grèce, où le salaire minimum des jeunes a décru de 700 à 590 euros, « la durée maximale des CDD est passée de 24 à 36 mois, relate Nicolas Prokovas, professeur d’économie à la Sorbonne nouvelle, et les périodes d’essai peuvent aller jusqu’à un an ».
Au Royaume-Uni, pays qui concentre à lui seul un cinquième des jeunes chômeurs en Europe, l’allocation versée aux Britanniques de conditions modestes en vue de poursuivre leurs études après 16 ans a été supprimée début 2011. En Espagne, la transformation du CDD en CDI au-delà de 30 mois passés dans une même entreprise est suspendue pour les deux prochaines années. Le nouveau chef du gouvernement, Mariano Rajoy, ne fait d’ailleurs pas mystère de son intérêt pour les « mini-jobs » défiscalisés et plafonnés à 400 euros par mois, calqués sur le modèle allemand.
En France, une réflexion est menée sur l’embauche des jeunes parallèle au maintien dans l’emploi des seniors, à travers le contrat de génération, auquel François Hollande promet de consacrer 2,3 milliards d’euros s’il est élu. Le gouvernement français est quant à lui convaincu des vertus de l’apprentissage. En recrutant un apprenti, les PME sont généreusement dédommagées de façon à couvrir la quasi-intégralité des charges patronales pendant un an.
Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous et les contrats signés ont reculé entre 2008 et 2010. Le sommet social qui s’est tenu le 18 janvier a été l’occasion de remettre l’apprentissage en haut de l’agenda. Comme une énième tentative de se rapprocher de l’Allemagne, où 16% des 15-24 ans sont apprentis. La santé insolente du pays a permis de ramener le taux de chômage des jeunes à 8%. « Tous les indicateurs sont au vert », note Odile Chagny, économiste au centre de prospective Alpha.
A condition d’en accepter le prix : depuis 1995, la part des salaires réels des Allemands est passée de 100% de la moyenne de la zone euro à 88%, pendant que la productivité du pays s’est maintenue à un très bon niveau. Une forme de distorsion qui a stimulé les exportations allemandes mais a « créé les conditions d’une crise économique prolongée » en Europe, prévient l’Organisation internationale du travail.
*Not in Education, Employment or Training