En Italie, les divisions sur l’avortement s’accentuent sous Giorgia Meloni

Giorgia Meloni est certainement la Première ministre d'Europe occidentale la plus ouvertement opposée à l’avortement. Il faut dire que le débat autour de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) reste tumultueux dans un pays majoritairement catholique, siège du Vatican.

EURACTIV.com avec Reuters
‘Non una di meno’ stage demonstration for abortion rights in Rome
En Italie, l’avortement est légal durant les trois premiers mois de grossesse, et au-delà lorsque la santé mentale ou physique de la mère est gravement menacée. Toutefois, les obstacles administratifs, culturels et d’ordre pratique sont nombreux. [EPA-EFE/GIUSEPPE LAMI]

Giorgia Meloni est certainement la Première ministre d’Europe occidentale la plus ouvertement opposée à l’avortement. Il faut dire que le débat autour de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) reste tumultueux dans un pays majoritairement catholique, où se situe le siège du Vatican.

Lorsque Linda Feki, chanteuse et musicienne napolitaine de 33 ans, a publié son témoignage le 9 juin dernier sur son compte Instagram, sur la stigmatisation et les abus subis lors de son processus d’avortement, elle a reçu des messages de soutien de la part de nombreuses Italiennes qui se reconnaissaient dans son histoire.

Mais elle a aussi essuyé des critiques et des insultes, reflétant des divisions intenses sur les droits génésiques en Italie depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni.

« J’ai décidé de rendre mon histoire publique… parce que j’ai un profil public et que ma voix pourrait peut-être résonner davantage. J’ai ressenti une sorte de responsabilité en tant que citoyenne, mais aussi en tant qu’artiste, pour faire passer le message que l’avortement est un droit », a-t-elle expliqué à Reuters.

En Italie, l’avortement est légal durant les trois premiers mois de grossesse, et au-delà lorsque la santé mentale ou physique de la mère est gravement menacée. Toutefois, les obstacles administratifs, culturels et d’ordre pratique sont nombreux.

Selon les données du ministère italien de la Santé, environ 63 % des gynécologues italiens font partie du personnel médical surnommés les « objecteurs de conscience », qui refusent de participer à des avortements pour des raisons éthiques. Ce chiffre s’élève à plus de 80 % dans certaines régions du sud du pays.

Linda Feki raconte qu’elle s’est d’abord rendue à l’hôpital San Paolo de Naples, où un gynécologue lui a demandé si elle était sûre de vouloir vraiment avorter. Il a insisté sur le fait que sa grossesse était à un stade plus avancé que ce qui aurait été possible compte tenu de la date à laquelle elle avait vu son partenaire pour la dernière fois. Elle entretenait une relation à distance avec lui.

Interrogé sur ce point, le médecin a laissé entendre qu’elle avait peut-être eu des rapports sexuels avec d’autres personnes, a rapporté Linda Feki. Elle a ensuite souligné qu’un examen ultérieur effectué par un gynécologue privé avait confirmé que la grossesse évoluait à un stade plus précoce qu’initialement annoncé.

Le docteur Luigi Terracciano, chef du service de gynécologie et d’obstétrique du San Paolo, a déploré la mauvaise expérience de l’artiste. « Je souhaite la rencontrer et clarifier la situation, si elle le souhaite », a-t-il indiqué à Reuters.

Objecteurs de conscience

Linda Feki s’est ensuite tournée vers l’hôpital Cardarelli, où elle a révélé que les médicaments administrés avant l’opération lui avaient causé une douleur intense, mais que personne ne lui avait proposé d’analgésiques, et qu’après l’opération, une infirmière « objectrice de conscience » avait d’abord refusé de répondre à un appel à l’aide.

Elle a subi l’intervention le 4 mars, jour où la France voisine a fait de l’avortement un droit constitutionnel.

Sur Instagram, Linda Feki a écrit qu’elle avait trouvé « déchirant » d’être réprimandée au sujet de sa grossesse par le chirurgien et les infirmières « immédiatement après l’opération ».

« Il ne devrait pas y avoir de jugement sur un choix qui est notre droit », a-t-elle soutenu.

Un porte-parole de l’hôpital Cardarelli a répondu qu’il existait des marges d’amélioration possibles dans les services de soins aux patients. Il a ajouté qu’il était en contact avec Linda Feki pour discuter de la question, ce que celle-ci a confirmé.

Barrières culturelles

Giorgia Meloni, âgée de 47 ans, est la première femme Première ministre d’Italie. Elle est arrivée à la tête d’un gouvernement conservateur en 2022. Dans son autobiographie à succès, Mon itinéraire : autobiographie d’une leader politique conservatrice, elle se livre sur sa naissance, à la suite d’une décision prise tardivement par sa mère célibataire de ne pas avorter.

Bien qu’elle soit personnellement opposée à l’interruption volontaire de grossesse, elle s’est engagée à ne pas modifier ou abolir la loi de 1978 qui l’a légalisé, insistant plutôt sur ce qu’elle qualifie de mise en œuvre plus complète de la loi, qui traite également de la prévention.

La coalition au pouvoir a adopté une loi autorisant les groupes « pro-vie » à se présenter dans les cliniques qui proposent des consultations pour l’avortement. Le gouvernement de Giorgia Meloni a récemment proposé un « revenu de maternité » de 1 000 euros par mois pendant cinq ans pour les femmes disposant de peu de moyens et qui choisissent de ne pas avorter.

Lorsqu’elle a reçu les dirigeants du G7 en juin, la leader du parti Fratelli d’Italia a insisté pour que les références à l’importance d’un « avortement sûr et légal » soient supprimées de la déclaration finale du sommet. L’un de ses ministres a justifié qu’elle voulait éviter d’offenser le pape François, invité au sommet, qui a qualifié l’avortement de « meurtre ».

Les groupes anti-avortement sont un lobby très actif en Italie, ayant des liens étroits avec plusieurs législateurs de la coalition au pouvoir.

Jacopo Coghe, porte-parole d’un des groupes organisant le rassemblement annuel « Nous choisissons la vie » à Rome — ProVita & Famiglia — a déclaré que les divisions au sein de la société italienne s’étaient intensifiées ces dernières années.

« Le climat a changé, nos militants, en particulier les jeunes, sont plus déterminés, mais d’un autre côté, les incidents d’intolérance à notre encontre ont augmenté, avec 10 actes de vandalisme contre nos locaux au cours des 4 à 5 dernières années », a-t-il noté.

Il a ajouté qu’il ne s’attendait pas à ce que Giorgia Meloni modifie la loi sur l’avortement, mais que l’objectif était de faire basculer l’opinion publique contre celle-ci afin d’ouvrir la voie à son abrogation dans le futur.

En attendant, Jacopo Coghe espère que le gouvernement fera davantage pour prévenir les avortements, notamment en aidant les femmes qui craignent de ne pas avoir les moyens d’élever un enfant.

Les défenseurs du droit à l’avortement estiment qu’il n’y a rien de mal à proposer de l’argent aux femmes enceintes, surtout si elles sont dans le besoin, mais qu’elles ne devraient pas être exposées à la stigmatisation ou à la pression psychologique pour ne pas recourir à l’IVG.

Francesca Pierazzuoli, une psychologue qui travaille dans des cliniques IVG dans l’agglomération milanaise, a précisé que leur travail n’avait « rien à voir » avec la persuasion et que les groupes anti-avortement n’étaient pas encore entrés dans les cliniques qu’elle supervise.

Elisabetta Canitano, gynécologue et militante chevronnée du droit à l’avortement à Rome, a déclaré que ceux qui tentent de convaincre une femme de garder un enfant dont elle ne veut pas n’ont « aucune idée de l’enfer dans lequel ils la précipitent ».