La gauche espagnole prisonnière de la crise européenne

L’Espagne, berceau du mouvement désormais mondial des indignés, s’apprête à basculer à droite. Ironie de l’histoire dans un pays à bout de souffle où les conservateurs vont poursuivre le travail, déjà bien entamé par la gauche, de coupes claires dans les dépenses publiques.

EURACTIV.fr
4b0c065698a99bb833d97fab257605cd.jpg
4b0c065698a99bb833d97fab257605cd.jpg

L’Espagne, berceau du mouvement désormais mondial des indignés, s’apprête à basculer à droite. Ironie de l’histoire dans un pays à bout de souffle où les conservateurs vont poursuivre le travail, déjà bien entamé par la gauche, de coupes claires dans les dépenses publiques.

Depuis deux ans, le parti socialiste espagnol est comme un boxeur qui encaisse les coups. L’uppercut final devrait s’abattre dimanche, jour des élections législatives en Espagne, où le parti de droite (PP) chemine vers une large victoire. S’il arrive aux sondages de s’égarer, l’écart de 17 points qui sépare le candidat conservateur Mariano Rajoy de son adversaire socialiste Alfredo Rubalcaba (PSOE), paraît néanmoins trop béant pour inverser la mécanique.

Rajoy n’aura même pas eu besoin de livrer une campagne acharnée, le marasme économique que José Luis Zapatero laisse derrière lui a fait le travail. 5 millions de chômeurs, une récession qui guette, un taux d’emprunt sur dix ans qui flirte avec les 7%… Rubalcaba, en poste comme ministre de l’Intérieur pendant les deux mandats du chef de gouvernement sortant, hérite d’un bilan que la droite n’a pas eu de mal à dézinguer. Quitte à mettre son propre programme au second plan.

Pendant le seul débat télévisé opposant les deux hommes, au terme d’une campagne un peu terne, Mariano Rajoy n’a pas pris la peine de détailler les mesures concrètes qu’il comptait mettre en œuvre. Pas plus qu’il ne l’a fait lors d’une longue interview pour le quotidien El País. Interrogé sur l’objectif visant à ramener le déficit à 4,4% du PIB en 2012, le Galicien, qui a enchaîné six portefeuilles différents entre 1996 et 2003 au sein du gouvernement Aznar, n’a levé qu’une petite partie du voile. « Il faudra faire des coupes partout », a-t-il prévenu, sans pour autant évaluer les montants espérés ni les programmes visés.

« L’électorat de droite est très fidèle »

Il promet en revanche de ne pas toucher aux pensions (l’âge de départ à la retraite a déjà été porté à 67 ans par Zapatero, contre 65 auparavant), n’introduira pas de « ticket » sanitaire (somme à verser pour avoir accès aux consultations médicales) et n’augmentera pas les impôts. Son projet officiel prévoit même des abattements fiscaux pour la transmission de logements d’occasion.

« Il est probable qu’il prenne des mesures très dures mais il évite d’en donner une dimension concrète pour ne pas effrayer l’électorat du centre », analyse Manuel de la Rocha, économiste à la fondation Alternatives, à Madrid. Le candidat jouit d’une avance très confortable dans les sondages, mais l’enjeu consiste aussi à décrocher la majorité absolue au sein du Congrès, qui rassemble 350 députés. Dans le cas contraire, des alliances politiques seront nécessaires avec d’autres partis, comme les nationalistes catalans (CiU). De quoi raviver le brasier de l’autonomie fiscale qu’ils réclament.

La crise économique, sur laquelle Rajoy peut ironiquement compter pour se faire élire, n’est pas le seul atout du PP. « La droite a un électorat très fidèle, poursuit Manuel de la Rocha. Elle dispose d’un solde de 9 millions d’électeurs qui vont tous aller voter. Mais je ne pense pas que le PP parvienne à s’attirer beaucoup de voix supplémentaires. » Le fléau du PSOE, selon lui, reste l’abstention et l’éparpillement des votes au profit d’autres petits partis de gauche écologistes ou héritiers du communisme. « En n’allant pas voter ou en s’en remettant à des partis minoritaires, les indignés finissent par favoriser le Parti populaire », décrypte le chercheur.

Ana fait partie des déçus du PSOE. Cette jeune journaliste madrilène, impliquée dans le mouvement de protestation pacifique 15M, donnera cette fois-ci sa voix à la « gauche unie » (Izquierda unida). « Tout au long de la campagne, il n’a été question que d’austérité. Seule l’Izquierda unida a proposé ouvertement l’intervention de l’État dans des secteurs stratégiques comme l’énergie ou les banques », explique-t-elle.

L’Union fiscale « une bonne fois pour toutes »

Comme à son habitude, Jesus, également engagé dans le collectif des indignés, n’ira pas glisser son bulletin dans l’urne. « Le programme du PSOE détourne l’attention de l’économie pour se concentrer sur des mesures qui sont agréables à entendre. Mais elles seront difficilement applicables à court terme », observe-t-il. L’issue, si elle existe, se joue selon lui à Bruxelles. « L’Europe doit, une bonne fois pour toutes, parvenir à l’Union politique et fiscale. Cela suppose une cession importante de souveraineté », admet-il, mais l’Espagne fait déjà « ce que Merkel et Sarkozy lui dictent. »

La page Zapatero se tourne au moment où la tâche qui attend le futur gouvernement est herculéenne. L’Espagne compte actuellement « plus d’un million de familles où aucun membre ne travaille*. Près d’un jeune sur deux est au chômage, beaucoup de chômeurs de longue durée sont en fin de droits. De grandes poches de pauvreté apparaissent », relate Manuel de la Rocha. Plus que jamais, l’emploi sera en haut de l’agenda gouvernemental.

Juriste de formation, Rajoy n’a pas encore annoncé le nom de son ministre de l’Économie. L’idée d’inviter au gouvernement des personnalités ayant un profil plus technique que politique ne lui déplairait  pas, selon des propos rapportés par la presse espagnole et tenus dans un cadre informel avec des journalistes. En public, Mariano Rajoy rejette pourtant les gouvernements de technocrates désignés en Italie et en Grèce, des pays « présidés par des personnes qui n’ont même pas été élues ».

* La part du travail dissimulé représenterait cependant 17% du PIB espagnol, c’est-à-dire 4 millions d’emplois, selon la Fondation des caisses d’épargne espagnoles (Funcas).